jeudi 29 mars 2012

Agriculture urbaine en Afrique

De Nairobi à Kampala, potagers et poulaillers improvisés poussent à foison. D’ici 2020, la survie de 40 millions d’Africains pourrait dépendre de cette agriculture urbaine.


Alors que nous nous rendons à Kibera, bidon­ville tristement célèbre de Nairobi, la capitale kényane, notre chauffeur fait grise mine. Mary Njenga, notre guide, vient de suggérer aux hommes de notre groupe de rester à l’arrière de la voiture. Les gens de Kibera n’ont souvent plus rien à perdre, et il arrive qu’on vous menace sans prévenir, d’une arme ou d’un couteau. “S’ils ne voient que des femmes, explique Njenga, ils sauront qu’on vient juste pour rencontrer les fermiers.” 
Nous arrivons dans une zone dégagée, en périphérie du bidonville. Njenga, en tête du groupe, nous fait descendre une route de terre, l’artère principale du “quartier informel” (ainsi nomme-t-on, avec un certain euphémisme, le bidonville), puis un étroit sentier qui serpente entre les baraques faites de boue, fer-blanc, carton et bouts de bois. Njenga connaît le secteur comme sa poche. Spécialiste de l’environnement, féministe farouche, cette scientifique d’une quarantaine d’années se rend régulièrement sur les lieux depuis dix ans afin d’aider les habitants à découvrir des stratégies durables pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. 

Selon une étude récente, plus de 95 % des habitants de Kibera interrogés ont craint, au cours des douze derniers mois, de manquer de vivres. En effet, contrairement aux Kényans qui vivent à la campagne et cultivent des terres, les citadins doivent payer leur nourriture. Ils dépensent ainsi jusqu’à 80 % de leur salaire. 

Mais, comme Njenga est très fière de me le montrer, il existe aujourd’hui de nouvelles façons de s’en sortir. Nous faisons la rencontre de Catherine Wangui. Elle est âgée d’une vingtaine d’années, elle est charmante et porte un béret. 

Elle nous raconte comment, il y a environ quatre ans, les membres de l’ONG française Solidarités International – qui organise des projets d’aide humanitaire d’urgence et de reconstruction à travers le monde – sont venus ici et ont distribué de vieux sacs de farine à certaines femmes. Ils leur ont ensuite expliqué la façon de les remplir avec de la terre et des cailloux, puis de les cribler de trous sur les côtés et d’y faire germer des graines. Wangui, qui a grandi à Kibera, s’arrête en face de trois de ces “jardins verticaux” – des sacs de 1,20 m de haut remplis de terre et de vrilles élancées et bourgeonnantes de choux verts et d’épinards. Njenga nous présente aussi à des gens qui, dans des emplacements à peine plus grands qu’un placard, élèvent des poules pour gagner de l’argent. 

Il y a trois ans, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le nombre de personnes vivant en ville a dépassé le nombre des personnes vivant en zone rurale, et ce à l’échelle mondiale. Selon les projections des Nations unies, en 2050, près de 65 % de la population mondiale vivra en zone urbaine. Le taux d’exode rural est particulièrement élevé en Afrique subsaharienne, où 15 millions de personnes quittent les campagnes, chaque année, pour rejoindre les villes. Le changement climatique va aggraver cette tendance, à mesure que les phénomènes extrêmes – tels que les sécheresses qui sévissent actuellement dans la Corne de l’Afrique – augmenteront en fréquence et en intensité. 

D’ailleurs, selon les modèles climatiques, dans les années à venir, la superficie des zones arides et semi-arides d’Afrique subsaharienne pourrait augmenter de 900 000 kilomètres carrés, une étendue équivalant à la taille du Nigeria. Périodes sèches plus longues et plus chaudes et précipitations imprévisibles compliquent déjà la tâche des fermiers. Ces derniers ne savent plus quand semer et quand récolter. Et le challenge est d’autant plus grand dans cette partie du monde, où les technologies de l’irrigation sont presque inexistantes. 

Moins de terres agricoles – et moins d’agriculteurs –, c’est aussi moins de nourriture : d’après le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat [Intergovernmental Panel on Climate Change], le rendement des terres agricoles irriguées par l’eau de pluie pourrait être réduit de moitié d’ici 2020. Et selon l’Ifpri [Institut international de recherche sur les politiques alimentaires], établi à Washington, d’ici 2050 le ré­chauffement climatique pourrait faire chuter de 22 % la production d’aliments de base comme le manioc ou le blé. 

Population affamée et villes saturées, voilà qui donne un mélange à coup sûr explosif. Pas plus tard qu’en 2008 le prix astronomique des denrées de première nécessité, poussé vers le haut par la spéculation sur les marchés des produits agricoles de base, a conduit à des émeutes dans pas moins de 36 pays – dont 21 sur le seul continent africain. La bonne nouvelle, c’est que les jardins urbains comme ceux de Catherine Wangui font bouger les choses. Ainsi, à Kibera, on estime que 5 000 foyers environ expérimentent d’ores et déjà la culture de jardins verticaux. 

Et dans les villes d’autres pays en voie de développement, des projets du même type sont en marche : les habitants utilisent tout ce qu’ils trouvent, vieux sacs de grains ou pneus usés, pour planter et entretenir des microcultures. Selon les données récentes du Pnud [Programme des Nations unies pour le développement], 800 millions d’individus pratiquent aujourd’hui l’agriculture urbaine, assurant 15 à 20 % de la production mondiale de nourriture. Parmi ces gens, beaucoup vivent en Asie, où la culture agricole citadine existe depuis longtemps. Sous les lignes électriques, le long des routes, au bord des fleuves, partout où il y a des terrains à l’abandon, les citadins saisissent leur pelle et travaillent la terre. Rien qu’en Afrique subsaharienne, la part de la population qui exploite des cultures en ville est passée de 20 % il y a vingt ans, à près de 70 % aujourd’hui. Et d’ici 2020, l’alimentation de quelque 40 millions d’Africains dépendra exclusivement des cultures vivrières qui pousseront dans les centres urbains. 

En octobre 2011, UN-HABITAT, l’organisation des Nations unies chargée de la promotion des villes durables, a publié un rapport intitulé “Villes et réchauffement climatique”. Celui-ci préconise “d’incorporer l’agriculture urbaine à la politique internationale sur le changement climatique et la sécurité alimentaire”. Et récemment, en grande partie grâce au travail d’organisations telles que Mazingira, Urban Harvest ou IWMI [Institut international de gestion de l’eau], des gouvernements de toute l’Afrique ont commencé à mettre en place des politiques de soutien à l’agriculture et à la récupération des ressources en ville. 

En 2009, le programme de politique agraire du Kenya comprenait une section dédiée à l’agriculture urbaine – Njenga a elle-même participé à sa rédaction. De plus, le pays étudie actuellement un tout premier projet de politique nationale sur l’agriculture et l’élevage d’animaux en ville. Du côté de Kampala, capitale de l’Ouganda, le conseil municipal s’est récemment doté d’un département con­sacré à la culture urbaine. D’autres communes commencent à accorder des exonérations d’impôts à certains propriétaires : ceux qui autorisent les fermiers à utiliser des terres en friche. Les plans d’aménagement de quelques municipalités incluent aussi des parcelles destinées à être mises en culture. Au Kenya, il y a peu, on a introduit un système de prêts pour les petites exploitations agricoles urbaines. D’autres villes ont réduit les tarifs de l’eau d’irrigation et planchent sur des mesures d’incitation à la réutilisation et au compostage des déchets ménagers. 

Les bidonvilles des pays en voie de développement méritent leur réputation d’enfers sur terre, mais le plus frappant, c’est que sur bien des plans ils sont à la pointe. En sachant qu’en 2050 la planète devrait compter 9,1 milliards d’habitants, nous ferions bien d’y prêter attention.

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