dimanche 30 octobre 2011

A propos de Occupy Wall Street: "faire sortir le système de nous" !

 source : dedefensa

L’événement OWS (Occupy Wall Street) a dépassé en puissance de communication tout ce qu’on en pouvait attendre et figure désormais comme un phénomène majeur de la situation intérieure aux USA. Sur ce point, il y a beaucoup à dire, mais l’on peut penser que dedefensa.org ne manque pas à son devoir à cet égard ; beaucoup de textes analysent le mouvement dans sa forme, s’il en a une, – justement, “that is the question”, – dans son évolution, dans sa dynamique, dans son influence, dans ses intentions (?), etc.
…Quoi qu’il en soit, je vais m’arrêter sur ce dernier mot (les “intentions” d’OWS), pour tenter de suivre la piste d’Occupy Wall Street en rejoignant le sens général donnée à cette reprise des DIALOGUES (“Sortir du Système”). Il y aura bien des occasions, sinon des enchaînements logiques impératifs, pour éventuellement aller plus loin dans le développement de la chose, dans des textes ultérieurs. Enfin, la question (“That is this question”, cette fois) qui ouvre la réflexion est bien celle-ci : OWS peut-il “sortir du Système” ?
(Notez bien : “…peut-il sortir du Système”, et non “…veut-il sortir du Système” . Cette nuance de taille oriente le sens de la réflexion, dans le sens de l’élargir considérablement. On peut envisager qu’il s’agit de “pouvoir sortir du Système” en l’ayant voulu, ou bien qu’il s’agit de “pouvoir sortir du Système” sans l’avoir voulu… Un monde de différence.)

samedi 29 octobre 2011

Ballade dans le système anthropotechnique

source : dedefensa


Après la définition d’ordre très général d’un système j’aimerais continuer à vous présenter mes pérégrinations dans le monde psychique en appliquant de manière plus concrète les définitions d’un système au système anthropotechnique, pour reprendre le vocabulaire de JP Baquiast.

J’insisterais d’abord sur 2 points de la définition.

• Un système social est un système psychique c’est à dire qu’il vit dans le monde immatériel de la pensée et sa base est un ensemble de concepts fondateurs.

• Un système est une entité a part entière, une entité psychique vivante, qui donc va chercher à se perpétuer. Un système a donc une volonté, même inconsciente, qu’il exerce pour se perpétuer.

A partir de cela nous allons donc tenter de définir plus avant le système occidental.

vendredi 28 octobre 2011

SORTIR DU SYSTÈME

SOURCE : DEDEFENSA


De plus en plus de gens, qui ne sont pas nécessairement les plus pauvres et les plus exploités, estiment urgent de sortir rapidement de ce l'on appelle désormais le Système. C'est aussi et surtout la volonté des centaines de milliers sinon millions de manifestants qui en Europe, en Amérique et ailleurs désormais occupent des lieux symboliques et défilent – pacifiquement – pour exprimer leur refus du Système. Une telle unanimité, qui ne semble pas sur le point de faiblir, mérite d'être observée et étudiée sérieusement. Il s'agit de ceux désormais nommés les Indignés.

Sortir du Système est un mot d'ordre politique qui transcende les courants traditionnels de la gauche et de l'extrême-gauche. Aussi vague qu'il soit, il réunit des activistes et militants qui le conçoivent en termes d'objectifs de réforme radicale, sinon de révolution. Mais il attire aussi l'attention d'un nombre croissant de théoriciens des sciences humaines et des systèmes dits complexes, car la démarche évoquée oblige à l'actualisation d'un certain nombre de questions importantes, intéressant la philosophie des sciences. Citons les principales : Qu'est-ce qu'un Système? A quelles règles évolutives obéit-il? A quel moment peut-on dire qu'il s'accomplit ou au contraire qu'il s'effondre? Donne-t-il alors naissance à un nouveau Système?...

L'actualité politique en France et en Europe nous oblige en tant que citoyens européens à situer ce débat dans la perspective de l'avenir de l'Europe considérée comme un pouvoir géopolitique. L'Europe sera-t-elle capable de s'autonomiser et de peser d'un poids suffisants face aux autres grands Etats qui tendent, en bonne logique darwinienne, à l'éliminer de la scène mondiale ?

Pour ma part, sans proposer de faire de ce premier document un plan pour de futures discussions, je souhaiterais aborder les questions suivantes, avec la plus grande liberté de forme possible

Les migrations, telles qu’elles ont eu lieu en réalité, et à « un cheveu » près !

http://blogs.mediapart.fr/blog/michel-de-pracontal/221011/samedi-sciences-15-du-nouveau-sur-nos-origines
non seulement, on savait depuis plus ou moins deux ans que Néanderthal et Sapiens avaient cohabité un bon moment, mais s’étaient parfois « épousaillés » =) nombre d’entre nous ont qq gènes néanderthaliens …( lesquels étaient moins habiles de leurs mains ( outils ), mais plus « spirituels » ( sépultures ) et devaient compenser leur non habileté par des stratégies …
là, autres croisements :
… »Les recherches menées dans la grotte de Denisova ont montré que ce site exceptionnel avait été fréquenté par trois variantes de l’espèce humaine : les Néandertaliens, les hommes modernes et les Denisovans, dont on ne connaît à ce jour que trois fossiles, tous retrouvés dans la fameuse grotte sibérienne. Mais cette rareté n’empêche pas que dans le passé, les Denisovans, comme les Néandertaliens, se sont croisés avec les hommes modernes.
En effet, les analyses d’ADN effectuées par les chercheurs de Leipzig montrent que les Aborigènes et les Mélanésiens possèdent des segments d’ADN communs avec les Denisovans. Mais on ne trouve pas l’ADN des Denisovans chez tous les peuples océaniens ; ils sont absents, par exemple, du génome de l’ethnie Jehai de Malaisie. Ce qui confirme encore un scénario en deux vagues, l’une ayant atteint l’Océanie directement, sans croiser les groupes humains archaïques, tandis qu’une autre se serait mélangée avec les Denisovans.
… »En un mot, on assiste à un changement de paradigme en paléo-anthropologie. Et il a suffi d’un cheveu pour l’amorcer… »
Tiens, tiens, changement de paradigme ! …

mardi 25 octobre 2011

Après la démocratie, Essai sur la décomposition des démocraties

source: hérodote


Après la démocratie
Emmanuel Todd nous livre un essai à deux facettes : d'une part un coup de gueule d'une violence peu commune contre le président élu par les Français le 6 mai 2007, d'autre part une réflexion sur les motifs qui ont conduit à l'entrée à l'Élysée de Nicolas Sarkozy.

Cette réflexion amène l'auteur, l'un des historiens les plus perspicaces de notre génération, à la vision d'une société en train de basculer dans un régime post-démocratique où une oligarchie lancée dans une folle course aux profits manipule une masse de citoyens en voie de paupérisation, retraités, cadres et intellectuels compris.

Il se soucie moins de juger que de comprendre le sens profond du choix électoral de ses concitoyens, que de toute évidence, il ne partage pas.
La France réelle

Todd rappelle d'abord qu'en ce début du XXIe siècle, la France figure encore parmi les pays les mieux lotis de la planète : niveau de vie élevé, infrastructures et services publics de qualité, fécondité convenable, criminalité faible... Le taux d'homicide reste en particulier très bas. « En 1936, il était de 1,1 pour 100.000 habitants, en 1968 de 0,8, en 2000 de 0,7 comme au Royaume-Uni, contre 0,9 en Allemagne, 1,2 en Suède... » (page 214).
Cette réalité n'a rien à voir avec le catastrophisme du discours présidentiel, qui décrit une société bloquée depuis 50 ans et en proie à l'insécurité ! Mais ce discours, comme une prophétie auto-réalisatrice, pourrait finir par se concrétiser ainsi que le suggèrent certains signes : agitation dans les lycées, grèves dans les services publics, relâchement dans les hôpitaux, découragement dans la police.
Nicolas Sarkozy vu par Emmanuel Todd, extraits :
«Comment Nicolas Sarkozy a-t-il pu devenir président de la République ? Fébrile, agressif, narcissique, admirateur des riches et de l'Amérique bushiste, incompétent en économie comme en diplomatie, cet homme nous avait pourtant révélé, ministre de l'Intérieur, qu'il était incapable d'exercer la fonction de chef de l'État : ses provocations avaient alors réussi à mettre le feu aux banlieues dans l'ensemble du pays» (page 11).
«Infatigable, il a, en quelques mois, exaspéré nos partenaires européens et spécialement les Allemands par sa prétention, affaiblissant la France dans la Communauté. En menaçant l'Iran de bombardements préventifs, en expédiant des soldats français dans le golfe Persique et en Afghanistan, Nicolas Sarkozy a mis en action, simultanément, ses tendances agressives et son incompétence diplomatique : transformer les soldats français en supplétifs de l'Amérique ne peut que ruiner la position de notre pays dans le monde» (page 12).
«Un président hyperactif mais impuissant, pédalant vigoureusement sur une version politique du vélo d'appartement» (page 68).
« Au fond, nous devrions être reconnaissants à Nicolas Sarkozy de son honnêteté et de son naturel, si bien adaptés à la vie politique de notre époque. Parce qu'il a réussi à se faire élire en incarnant et en flattant ce qu'il y a de pire autour de nous, en nous, il oblige à regarder la réalité en face. Notre société est en crise, menacée de tourner mal, dans le sens de l'appauvrissement, de l'inégalité, de la violence, d'une véritable régression culturelle» (page 17).
«Ni au lycée ni à l'université, Nicolas Sarkozy ne fut un brillant sujet. Il a redoublé sa sixième, n'a obtenu aucune mention au baccalauréat et a achevé sans hâte les études de droit qui lui ont permis de devenir avocat... L'incohérence intellectuelle du président bling-bling, sa capacité à dire tout et son contraire, son mépris des bonnes manières, bref son manque d'éducation ont pu plaire aux citoyens qui se considèrent comme des laissés-pour-compte du système éducatif... » (pages 41-43).
École et démocratie

Faisant retour sur l'Histoire, Emmanuel Todd voit deux facteurs à l'origine de la démocratie : l'alphabétisation de masse, indispensable à son amorce, et, plus troublante, la fracture ethnique ou nationale («ethnicisation») !
Pas de démocratie sans alphabétisation : la chose est avérée. On discerne une percée de l'alphabétisation dans toutes les démocraties émergentes, y compris dans la cité antique d'Athènes et bien sûr en France : «Sur la base des signatures au mariage, le taux d'alphabétisation des jeunes adultes était en France en 1686-1690, de 29% pour les hommes et de 14% pour les femmes. En 1786-1790, moment du déclenchement de la Révolution, les hommes étaient à 47%, les femmes à 27%...»
Le match France-Angleterre

En 1990-1991, la France comptait 1.717.000 étudiants quand l'Angleterre n'en comptait que 1.079.000. Mais cette dernière a accompli ensuite, avec Tony Blair (1997-2007), un remarquable effort de rattrapage jusqu'à compter 2.494.000 étudiants en 2004-2005 contre «seulement» 2.269.000 pour la France. «Ce qui est sûr, c'est que l'optimisme des années Blair doit plus à cette révolution éducative qu'à l'acceptation des réformes néolibérales par le New Labour. Imiter l'exemple anglais, ce pourrait être relancer la machine éducative et augmenter les dépenses publiques plutôt qu'assouplir à l'infini le marché du travail et réduire le nombre des enseignants », en conclut Emmanuel Todd (page 62).

Emmanuel Todd se demande aussi si une forme d'«ethnicisation» de la société n'a pas été à chaque fois indispensable à sa consolidation ! Cela est clair à Athènes où les différentes classes sociales n'arrivaient à coopérer que sur le dos des exclus (métèques et esclaves). Cela le fut aussi aux États-Unis où «la présence de Noirs nombreux y stimulait le principe d'égalité entre Blancs (...). Souvent considéré comme le défaut de la démocratie américaine, le racisme était, en réalité, son fondement» (pages119 et 121) !

Et l'Angleterre ? Et la France ? Ces nations se sont pleinement démocratisées à la fin du XIXe siècle, tandis qu'au même moment, elles colonisaient le reste de la planète. Ainsi les citoyens de ces pays, si humbles fussent-ils, pouvaient se targuer d'être supérieurs en droits aux indigènes qui leur étaient soumis. Cela les aidait à supporter l'obligation démocratique de coopérer avec les autres classes sociales.
«Depuis l'élimination des discriminations explicites contre les Noirs aux États-Unis, depuis la fin de l'apartheid sud-africain, il n'existe plus qu'une seule démocratie officiellement ethnique, Israël (...). Sur le plan de la démocratie politique, le système israélien est très proche des formes originelles américaine ou anglaise, et surtout de la formule athénienne du Ve siècle avant Jésus-Christ à cause de la prégnance du fait militaire. Les cités grecques vivaient par la guerre autant que pour la culture, tout comme Israël, installé dans son conflit avec le monde arabe» (page 123).
Cela dit, on peut penser qu'une fois installée, la démocratie n'a plus besoin de ce genre de dérivatif. C'est vrai sous réserve qu'elle ne soit pas altérée par d'autres facteurs comme cela semble le cas aujourd'hui...
Sans religion, point de salut

Emmanuel Todd observe la concomitance en France, à la fin du XXe siècle, entre l'effondrement du parti communiste, des syndicats et celui de la pratique religieuse. «Tout se passe comme si le PCF et l'Église avaient constitué un couple, et que le stalinisme ne pouvait survivre à la disparition de son double négatif (...). Privé d'adversaire, il doute, fléchit et s'effondre,» écrit-il. «Alors commence la quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriés : argent, sexualité, violence - tout ce que la religion contrôlait»(pages 25 et 34).
La religion, étymologiquement, désigne tout ce qui relie les hommes. C'est aussi bien la foi chrétienne que le militantisme politique. Quand l'esprit religieux disparaît et avec lui les réseaux de convivialité, les individus se retrouvent seuls et impuissants face aux détenteurs du pouvoir. Dans la France du XXIe siècle, cette solitude et cette impuissance sont aggravées par la défection des classes moyennes supérieures. C'est la conséquence paradoxale d'un trop grand succès du système éducatif !
En effet, l'historien note que dans la France d'autrefois, «une infime partie de la population avait fait des études supérieures, ou atteint de façon informelle ce niveau par le recours à des précepteurs privés». Dans le travail comme dans le loisir ou la religion, ces privilégiés étaient inévitablement en contact avec les classes populaires soit pour collaborer soit pour se combattre. «Le patron se devait d'être paternaliste, l'ouvrier déférent ; et les autres catégories socioprofessionnelles s'inséraient chacune à leur manière dans une pyramide socioreligieuse associant tous les groupes»(pages 82 et suivantes). Aujourd'hui, c'est un tiers de la population adulte qui peut se targuer d'avoir accédé à une éducation supérieure (ou plus exactement «tertiaire»). Il ne s'agit plus d'une élite mais d'une masse !... «Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer, sans s'en rendre compte, une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en réaction à ce mépris», écrit Todd.
La fin des «religions» (christianisme, communisme...) et le fossé qui s'est creusé entre les classes populaires et les «intellectuels» (33% de la population adulte) ont progressivement mis fin au dialogue entre les classes sociales et compromis le fonctionnement de la démocratie. Profitant de l'absence d'adversaire, la strate supérieure (le 1% de la population qui détient le pouvoir économique) a aujourd'hui le champ libre pour imposer ses vues, conformes à ses intérêts immédiats mais contraires à l'intérêt général. Et l'on en vient au plaidoyer de l'historien en faveur d'un protectionnisme européen (ce que l'on appelait autrefois la «préférence communautaire»).

«Familles, je vous aime»


SOURCE : Hérodote

Si les Européens ont pu inventer avant tout le monde la civilisation industrielle, la démocratie et beaucoup d'autres choses, c'est parce que leurs familles sont restées archaïques comme aux premiers temps de l'Histoire...
Tel est le paradoxe succulent que développe l'historien Emmanuel Todd dans L'origine des systèmes familiaux. Il s'en explique avec André Larané (Herodote.net).
L'allure juvénile, Emmanuel Todd s'est attiré une réputation sulfureuse par ses interventions à l'emporte-pièce dans les émissions politiques et plus encore par ses prédictions (chute de l'URSS, affaissement de la puissance américaine, éloignement de la menace islamiste...). Bien malin qui trouvera dans ses essais une erreur de diagnostic.

Mais loin des médias, c'est aussi un travailleur acharné et d'une érudition encyclopédique. Il nous en offre la preuve avec l'ouvrage majeur de sa carrière d'historien : L'origine des systèmes familiaux (tome 1 : l'Eurasie) (Gallimard). 

Il mêle histoire, anthropologie et démographie dans cette analyse comparée de 600 groupes familiaux de tous les continents et de toutes les époques. Et de façon inattendue, l'ouvrage nous éclaire sur nous-mêmes et notre environnement comme nous l'a expliqué son auteur dans un café parisien.

Du communisme à la famille


Emmanuel Todd, comment avez-vous été entraîné dans l'étude des systèmes familiaux ?

J'y suis venu pendant mes études d'histoire à Cambridge à la faveur d'un mémoire, il y a près de quarante ans, sous la direction de Peter Laslett. 

Et très vite, j'ai discerné une corrélation entre la structure familiale et le régime politique dans les pays où avaient eu lieu une révolution communiste au XXe siècle : la Russie, la Chine, la Yougoslavie et le Vietnam. 

Dans les milieux traditionnels de ces pays-là se rencontrait partout une famille de type communautaire avec les fils mariés vivant sous l'autorité paternelle, dans le foyer patriarcal.

À l'opposé, en Angleterre, où sont nées au XVIIe siècle la révolution industrielle, la démocratie représentative et l'Habeas corpus, nous rencontrons une famille nucléaire absolue, où chaque ménage vit de manière autonome et laisse partir ses enfants à leur majorité sans même se soucier de leur héritage.

En France, autour de Paris, domine la famille nucléaire égalitaire, qui veille à ce que les enfants (du moins les garçons) aient les mêmes droits, notamment en matière d'héritage. J'y vois l'origine de l'aspiration des Français à l'égalité plus encore qu'à la liberté.

Notons que c'est aux États-Unis, pays de culture anglo-saxonne, et pas en France, que des milliardaires comme Bill Gates et Warren Buffett acceptent de déshériter leur progéniture.

Déroulant mon intuition initiale, j'observe aussi qu'en  Allemagne et au Japon domine la famille souche, où seul l'un des fils demeure avec sa femme et ses enfants sous l'autorité paternelle en attendant la succession. Est-ce un hasard si cette famille à la fois autoritaire et inégalitaire a généré au début du XXe siècle les systèmes politiques que l'on sait ?


Ces observations, me semble-t-il, remontent à une vingtaine d'années. Avez-vous progressé depuis lors ?

Au départ, je me suis rangé comme tout un chacun sous la bannière du structuralisme cher à mon lointain cousin Levi-Strauss. Cette doctrine conçoit chaque société comme une structure dont tous les éléments - famille, religion, politique... - sont imbriqués dans un ensemble stable et cohérent. 

Emmanuel Todd, 22 septembre 2011, L'Entrepotes, 139, rue Raymond Losserand 75014 Paris (photo : Sandrine Tanguy)Mais au fil de mes travaux, j'ai observé que les systèmes familiaux sont mouvants, susceptibles de se transformer dans l'espace et le temps.

Je me suis appliqué à retracer leurs phases d'expansion et de régression. 

Par exemple, en observant aux deux extrémités de l'Inde de petites communautés attachées à la polyandrie (une femme mariée à plusieurs hommes), j'en déduis que ce système pour le moins atypique a été autrefois répandu sur une grande partie de l'Inde avant d'être refoulé à la périphérie. 

Par cette méthode «diffusionniste», j'ai pu détailler l'évolution de la famille dans les grandes régions de la planète, du Japon à l'Europe, en lien avec les aléas historiques : invasions, migrations, échanges, soubresauts politiques...

Ainsi, la Chine antique a connu jusqu'au IIIe siècle avant notre ère une période féodale brutale mais aussi très créatrice, l'époque des «Royaumes combattants», qui coïncidait avec une structure familiale de type souche.

Sous les premiers empereurs, elle a évolué vers une famille de type communautaire avec avantage à l'aîné des garçons.

Elle est arrivée au XXe siècle à une famille de type communautaire et autoritaire, réduisant les femmes à un statut très médiocre comme l'atteste la coutume des pieds bandés dans l'aristocratie. Il m'est difficile de croire que ce type de société puisse être porteur de progrès.


Mais que penser des succès économiques de la Chine contemporaine ?

La Chine est actuellement en phase de rattrapage mais je doute qu'elle aille au-delà car elle est trop handicapée par ses structures familiales et le statut accordé aux femmes.


Allez-vous me dire que vous avez davantage confiance en l'avenir de notre vieux continent ?

Pourquoi pas, si ses structures familiales ne changent pas ?

Le paradoxe qui ressort de mes recherches, c'est que l'Europe occidentale, qui n'a inventé ni les villes, ni l'agriculture, ni l'écriture, a pour elle l'avantage de ses défauts. Elle est globalement restée fidèle au modèle familial primitif : la famille nucléaire, vaguement soudée au reste de la société.

Cette famille nucléaire est propice à l'épanouissement des facultés individuelles, hors de toute contrainte sociale. L'Angleterre, hier, les États-Unis, aujourd'hui, en sont un bon exemple. Peut-être demain... l'Indonésie, qui a également une structure familiale de type nucléaire, avec une relative égalité entre les hommes et les femmes et donc, si étonnant que cela paraisse, de bonnes prédispositions à l'innovation.


Que penser des secousses qui affectent la famille nucléaire, en Europe : précarité des unions, homoparentalité, familles décomposées-recomposées... ?

Ces changements sont le reflet de notre société néolibérale et résolument individualiste. Ils sont en harmonie, si l'on peut dire, avec le démontage méthodique des institutions collectives par le pouvoir politique. J'aurai l'occasion de revenir là-dessus dans un prochain livre. 

Propos recueillis par André Larané

lundi 17 octobre 2011

De la Gauche, histoire et décomposition (Jean-Claude Michéa)


Pour l'auteur de "Le socialisme des intellectuels", Jan Waclaw Makhaïski, au début du XX° siècle, le socialisme est devenu l'idéologie des intellectuels, désireux d'exercer, au nom de leurs compétences et de leur rationalité, leur propre dictature sur la classe ouvrière. C'est ce méfait que Jean-Claude Michéa étaye ici largement.

samedi 15 octobre 2011

Naomi Klein, journaliste canadienne et auteur de La Stratégie du choc, était invitée à s’exprimer par le mouvement Occupy Wall Street, à New York. Selon elle, ce mouvement va durer, car le combat contre le système économique « injuste et hors de contrôle » prendra des années. Objectif : renverser la situation en montrant que les ressources financières existent, qui permettraient de construire une autre société.

J’ai été honorée d’être invitée à parler [le 29 septembre] devant les manifestants d’Occupons Wall Street. La sonorisation ayant été (honteusement) interdite, tout ce que je disais devait être répété par des centaines de personnes, pour que tous entendent (un système de « microphone humain »). Ce que j’ai dit sur la place de la Liberté a donc été très court. Voici la version longue de ce discours [publiée initialement en anglais dans Occupy Wall Street Journal].

« Le mouvement Occupons Wall Street est actuellement la chose la plus importante au monde »

Je vous aime.

 
Et je ne dis pas cela pour que des centaines d’entre vous me répondent en criant « je vous aime ». Même si c’est évidemment un des avantages de ce système de « microphone humain ». Dites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous redisent, encore plus fort.

Hier, un des orateurs du rassemblement syndical a déclaré : « Nous nous sommes trouvés. » Ce sentiment saisit bien la beauté de ce qui se crée ici. Un espace largement ouvert – et une idée si grande qu’elle ne peut être contenue dans aucun endroit – pour tous ceux qui veulent un monde meilleur. Nous en sommes tellement reconnaissants.

S’il y a une chose que je sais, c’est que les 1 % [les plus riches] aiment les crises. Quand les gens sont paniqués et désespérés, que personne ne semble savoir ce qu’il faut faire, c’est le moment idéal pour eux pour faire passer leur liste de vœux, avec leurs politiques pro-entreprises : privatiser l’éducation et la Sécurité sociale, mettre en pièces les services publics, se débarrasser des dernières mesures contraignantes pour les entreprises. Au cœur de la crise, c’est ce qui se passe partout dans le monde.

Et une seule chose peut bloquer cette stratégie. Une grande chose heureusement : les 99 %. Ces 99 % qui descendent dans les rues, de Madison à Madrid, en disant : « Non, nous ne paierons pas pour votre crise. »

Ce slogan est né en Italie en 2008. Il a ricoché en Grèce, en France, en Irlande, pour finalement faire son chemin jusqu’à l’endroit même où la crise a commencé.

« Pourquoi protestent-ils ? » demandent à la télévision les experts déroutés. Pendant ce temps, le reste du monde demande : « Pourquoi avez-vous mis autant de temps ? », « On se demandait quand vous alliez vous manifester ». Et la plupart disent : « Bienvenus ! »

Beaucoup de gens ont établi un parallèle entre Occupy Wall Street et les manifestations « antimondialisation » qui avaient attiré l’attention à Seattle en 1999. C’était la dernière fois qu’un mouvement mondial, dirigé par des jeunes, décentralisé, menait une action visant directement le pouvoir des entreprises. Et je suis fière d’avoir participé à ce que nous appelions alors « le mouvement des mouvements ».

Mais il y a aussi de grandes différences. Nous avions notamment choisi pour cibles des sommets internationaux : l’Organisation mondiale du commerce, le FMI, le G8. Ces sommets sont par nature éphémères, ils ne durent qu’une semaine. Ce qui nous rendait nous aussi éphémères. On apparaissait, on faisait la une des journaux, et puis on disparaissait. Et dans la frénésie d’hyperpatriotisme et de militarisme qui a suivi l’attaque du 11 Septembre, il a été facile de nous balayer complètement, au moins en Amérique du Nord.

Occupy Wall Street, au contraire, s’est choisi une cible fixe. Vous n’avez fixé aucune date limite à votre présence ici. Cela est sage. C’est seulement en restant sur place que des racines peuvent pousser. C’est crucial. C’est un fait de l’ère de l’information : beaucoup trop de mouvements apparaissent comme de belles fleurs et meurent rapidement. Parce qu’ils n’ont pas de racines. Et qu’ils n’ont pas de plan à long terme sur comment se maintenir. Quand les tempêtes arrivent, ils sont emportés.

Être un mouvement horizontal et profondément démocratique est formidable. Et ces principes sont compatibles avec le dur labeur de construction de structures et d’institutions suffisamment robustes pour traverser les tempêtes à venir. Je crois vraiment que c’est ce qui va se passer ici.

Autre chose que ce mouvement fait bien : vous vous êtes engagés à être non-violents. Vous avez refusé de donner aux médias ces images de fenêtres cassées ou de batailles de rue qu’ils attendent si désespérément. Et cette prodigieuse discipline de votre côté implique que c’est la brutalité scandaleuse et injustifiée de la police que l’histoire retiendra. Une brutalité que nous n’avons pas constatée la nuit dernière seulement. Pendant ce temps, le soutien au mouvement grandit de plus en plus. Plus de sagesse.

Mais la principale différence, c’est qu’en 1999 nous prenions le capitalisme au sommet d’un boom économique frénétique. Le chômage était bas, les portefeuilles d’actions enflaient. Les médias étaient fascinés par l’argent facile. À l’époque, on parlait de start-up, pas de fermetures d’entreprises.

Nous avons montré que la dérégulation derrière ce délire a eu un coût. Elle a été préjudiciable aux normes du travail. Elle a été préjudiciable aux normes environnementales. Les entreprises devenaient plus puissantes que les gouvernements, ce qui a été dommageable pour nos démocraties. Mais, pour être honnête avec vous, pendant ces temps de prospérité, attaquer un système économique fondé sur la cupidité a été difficile à faire admettre, au moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, il semble qu’il n’y ait plus de pays riches. Juste un tas de gens riches. Des gens qui se sont enrichis en pillant les biens publics et en épuisant les ressources naturelles dans le monde.

Le fait est qu’aujourd’hui chacun peut voir que le système est profondément injuste et hors de contrôle. La cupidité effrénée a saccagé l’économie mondiale. Et elle saccage aussi la Terre. Nous pillons nos océans, polluons notre eau avec la fracturation hydraulique et le forage en eaux profondes, nous nous tournons vers les sources d’énergie les plus sales de la planète, comme les sables bitumineux en Alberta. Et l’atmosphère ne peut absorber la quantité de carbone que nous émettons, créant un dangereux réchauffement. La nouvelle norme, ce sont les catastrophes en série. Économiques et écologiques.

Tels sont les faits sur le terrain. Ils sont si flagrants, si évidents, qu’il est beaucoup plus facile qu’en 1999 de toucher les gens, et de construire un mouvement rapidement.

Nous savons tous, ou du moins nous sentons, que le monde est à l’envers : nous agissons comme s’il n’y avait pas de limites à ce qui, en réalité, n’est pas renouvelable – les combustibles fossiles et l’espace atmosphérique pour absorber leurs émissions. Et nous agissons comme s’il y avait des limites strictes et inflexibles à ce qui, en réalité, est abondant – les ressources financières pour construire la société dont nous avons besoin.

La tâche de notre époque est de renverser cette situation et de contester cette pénurie artificielle. D’insister sur le fait que nous pouvons nous permettre de construire une société décente et ouverte, tout en respectant les limites réelles de la Terre.

Le changement climatique signifie que nous devons le faire avant une date butoir. Cette fois, notre mouvement ne peut se laisser distraire, diviser, épuiser ou emporter par les événements. Cette fois, nous devons réussir. Et je ne parle pas de réguler les banques et d’augmenter les taxes pour les riches, même si c’est important.

Je parle de changer les valeurs sous-jacentes qui régissent notre société. Il est difficile de résumer cela en une seule revendication, compréhensible par les médias. Et il est difficile également de déterminer comment le faire. Mais le fait que ce soit difficile ne le rend pas moins urgent.

C’est ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la façon dont vous vous nourrissez ou vous réchauffez les uns les autres, partageant librement les informations et fournissant des soins de santé, des cours de méditation et des formations à « l’empowerment ». La pancarte que je préfère ici, c’est : « Je me soucie de vous. » Dans une culture qui forme les gens à éviter le regard de l’autre et à dire : « Laissez-les mourir », c’est une déclaration profondément radicale.

Quelques réflexions finales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui ne comptent pas :

Comment nous nous habillons, Que nous serrions nos poings ou faisions des signes de paix, Que l’on puisse faire tenir nos rêves d’un monde meilleur dans une phrase-choc pour les médias.

Et voici quelques petites choses qui comptent vraiment : Notre courage, Notre sens moral, Comment nous nous traitons les uns les autres.

Nous avons mené un combat contre les forces économiques et politiques les plus puissantes de la planète. C’est effrayant. Et tandis que ce mouvement grandit sans cesse, cela deviendra plus effrayant encore. Soyez toujours conscients qu’il y a aura la tentation de se tourner vers des cibles plus petites – comme, disons, la personne assise à côté de vous pendant ce rassemblement. Après tout, c’est une bataille qui est plus facile à gagner.

Ne cédons pas à la tentation. Je ne dis pas de ne pas vous faire mutuellement des reproches. Mais cette fois, traitons-nous les uns les autres comme si on prévoyait de travailler ensemble, côte à côte dans les batailles, pour de nombreuses années à venir. Parce que la tâche qui nous attend n’en demandera pas moins.

Considérons ce beau mouvement comme s’il était la chose la plus importante au monde. Parce qu’il l’est. Vraiment.

Naomi Klein, le 6 octobre 2011

Discours publié dans Occupied Wall Street Journal. A lire : le blog de Naomi Klein (en anglais).

Traduction : Agnès Rousseaux / Basta !


jeudi 13 octobre 2011

Le tiers espace par Marco Susani

source : revue Alliage n°50-51

Nous proposons ici une notion de l'espace totalement nouvelle, celle du tiers espace, qui n'est ni celle de l'espace matériel, ni celle d'un espace parallèle, le numérique. Il s'agit du prolongement numérique de l'espace physique, c'est-à-dire d'un espace numérique relié sans discontinuité à l'espace réel ; un espace ayant pour support des technologies nouvelles définies comme la réalité augmentée par ordinateur, mais encore dépourvue de modèle adéquat. En effet, la réalité augmentée par ordinateur constitue un ensemble de données plaquées sur un espace réel. C'est pourquoi elle se prête bien à la création, à l'évocation de ce nouveau modèle d'espace. Le but de cette présentation est ainsi de proposer une réflexion sur les qualités architectoniques du tiers espace, afin d'apporter notre contribution aux recherches poursuivies dans le domaine des espaces médiatiques et des environnements partagés, à l'aide des disciplines du design, de l'architecture et de l'histoire de l'art.
La plupart des expériences de construction d'espace virtuel renvoient à la création d'une analogie hyperréaliste avec la réalité matérielle, mais si la réalité virtuelle donne habituellement des informations contenues dans une simulation de l'espace réel, elle tire rarement avantage du potentiel expressif qui provient d'un nouveau modèle de l'espace. Même l'effet psychédélique, la caractéristique la plus étrange et originale de la plupart des environnements virtuels, est très rarement le résultat de la perception d'une construction inédite de l'espace, ou de l'utilisation insolite d'un système de symboles présents dans l'espace. C'est essentiellement à l'immatérialité qu'est lié l'effet psychédélique. Le pilotage d'un avion dans une réalité virtuelle constitue une expérience irréelle en ce qu'il nous permet de traverser des montagnes immatérielles, mais notre expérience de l'organisation de l'espace reste celle à laquelle nous sommes accoutumés dans la réalité : un ciel, un horizon, tout un monde assimilable à la réalité que nous connaissons, telle que nous la voyons et la percevons au travers de la perspective linéaire.
Les espaces médiatiques proposent une expérience différente : il s'agit d'espaces-seuils, incluant des personnes réelles, des informations matérielles, des représentations de personnes présentes en quelque sorte dans les environnements partagés créés par les télécommunications, et des productions de documents (mode d'expression de l'information à distance). L'espace qui comprend ces existences et génère ces relations constituerait l'autre espace, lequel ne devrait pas représenter l'espace prétendument réel, dérivant de la perspective linéaire, mais devrait élaborer un point de vue original, une dynamique et une fluidité nouvelles.
Le design interactif intègre un espace-seuil appelé tiers espace parce qu'il définit " l'univers parallèle de la communication " et passe sans interruption de l'espace matériel à l'espace simulé. La conception du tiers espace que nous présentons ici emprunte à la méthodologie architecturale, mais exige, en outre, la mise en œuvre de compétences et de modèles d'interprétation entièrement nouveaux. Cette notion d'espace renvoie aux compétences architectoniques, notamment celles permettant de construire des qualités dans l'espace et d'offrir un support au rapport de l'homme à l'espace.

Des métaphores aux cosmographies

Le besoin d'explorer la fluidité du tiers espace - c'est-à-dire l'étude de la relation médiate entre l'espace et la matérialité - ne repose sur aucune discipline connue ; il renvoie davantage au besoin qu'a l'homme de créer un ordre spatial comme premier élément organisationnel de ses pensées et de ses actes. Ainsi, notre présentation de paradigmes interactifs dans les espaces médiatiques posera-t-il le problème fondamental que constitue la création de nouveaux modèles spatiaux, pouvant former un premier élément d' " ordre " comme support de métaphores, et faire le lien avec les modèles mentaux des utilisateurs.
La notion de cosmographie que nous introduisons ici renvoie à la nécessité de créer une règle, un ordre, dans ce système relationnel. La cosmographie n'est pas - ou du moins, pas toujours - un espace tridimensionnel truqué (pièces, portes, etc.) si souvent utilisé comme métaphore élémentaire de l'organisation spatiale des interfaces. Toute métaphore implique une analogie, une référence à un existant. Toute cosmographie renvoie à une cosmogonie. Car elle est une image, un modèle mental de ce qui peut fort bien n'avoir aucun lien avec la réalité véritable. Les cosmogonies représentent notre idée de Dieu, ou des dieux, ou du rapport entre Dieu et les saints. On y retrouve des combinaisons de figures et de hiérarchies symboliques, d'éléments et de compositions vivaces, de profondeurs suggérées, de représentations humaines, toutes choses distribuées dans un espace non-perspectiviste. Ces cosmogonies correspondent à des modèles mentaux mais ne sont pas la métaphore d'un espace matériel ni son artéfact. Elles ne peuvent même pas remplacer les métaphores mais, elles appartenant à un ordre supérieur, elles les incluent et les organisent.

Un espace dynamique où coexistent ordre et fluidité

La prédominance des métaphores et des analogies, telles que le "bureau " de l'écran, la ville virtuelle quand on navigue sur internet, le musée virtuel avec ses salles et ses fenêtres, etc., a appauvri de façon drastique notre interprétation de l'espace. Parce qu'il a fallu rendre plus aisées pour le public la mobilité et la navigation sur Internet, l'espace que nous avons dû créer est analogue à la notion simple et littérale que nous en avons. D'ordinaire, les gens se réfèrent à cette représentation élémentaire, et à certains égards, banale, de l'espace qu'est la perspective linéaire. Par conséquent, les métaphores à l'écran se réduisent, pour la plupart, à la représentation naïve d'une perspective linéaire hyperréaliste. C'est tout le contraire de ce que serait une utilisation élaborée de l'espace. Ces métaphores rudimentaires ignorent l'histoire de l'espace architectural qui, depuis le mouvement moderne, s'est attaché à éliminer le paradigme de la perspective linéaire ; elles ignorent même le post-modernisme qui s'est servi de l'ironie comme élément d'interprétation de la perspective linéaire.
La perspective linéaire n'est pas une propriété inhérente à notre perception spatiale. La représentation photographique de l'espace à partir de ce que nous croyons être le seul point de vue possible, le point de vue central d'un observateur hypothétique, renvoie en fait à un modèle mis au point seulement après la Renaissance. De nombreux paradoxes sources d'inspiration décrits dans nos projets laissent à penser que l'exploration du potentiel expressif du tiers espace ne peut être fondée sur une interprétation perspectiviste.
La construction de nouveaux espaces informatiques peut tirer un profit plus grand de l'art pré-perspectiviste. Car ce modèle de représentation a un très haut niveau d'expressivité, de symbolisme et d' " onirisme ". Cette représentation est chargée d'" espaces-lignes ", de " tenseurs ", c'est-à-dire de lignes qui transmettent des informations sur les rapports existants entre les acteurs, et qui produisent des espaces illimités : les espaces perçus de différents points de vue et ceux qui sont générés par les diverses relations entre acteurs. Ces espaces ne sont pas encadrés par un arrière-plan contenant la représentation mais, au contraire, les éléments hiérarchiques constitutifs d'un espace multidimensionnel. Dans cette construction, la position des éléments dépend davantage de leur valeur intrinsèque que de leur place véritable dans l'espace : leur valeur symbolique est plus importante que la description hyperréaliste du schéma. Il en ressort que la peinture pré-perspectiviste fait de l'espace une représentation très chargée de sens.
Si l'on ajoute à cela l'expérience de la peinture moderne, du cubisme, qui ont insufflé une dynamique dans la représentation non-perspectiviste, et qu'on y adjoigne la dynamique caricaturale et provocatrice des dessins animés, nous découvrons une représentation de l'espace beaucoup plus saisissante que les métaphores et analogies ordinaires.

dimanche 9 octobre 2011

Rocailles fin-de-siècle et poésie des ruines.

SOURCE:
http://jmchesne.blogspot.com/

   Dès la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle on assiste à un mouvement de réappropriation de la campagne par la ville. C’est le début de la résidence secondaire qui touche toutes les couches de la société, même si certaines utopies rustiques sont imaginées par une élite intellectuelle et urbaine. Les faubourgs et les banlieues vont s’emplir de villas pittoresques, chalets rustiques, fausses grottes, guinguettes et kiosques en faux bois ou fausse pierre et c’est le triomphe de la rocaille.




   Cette invention romaine, redécouverte à la Renaissance, est de nouveau au goût du jour et réalisable grâce en partie au nouveau ciment «Portland». Ce matériau va permettre la reconnaissance d’une nouvelle activité originale, celle des rocailleurs. Ces artisans, modestes à l’origine, vont accéder à un autre statut qui leur permettra de signer leurs œuvres.
 

  
    Les annuaires professionnels en portent le témoignage avec les nouvelles rubriques de «rustiqueurs», «rocailleurs-paysagistes», «artistes-rocailleurs», «cimentiers-naturistes», «artistes en ciment»...  Je reproduis là quelques pages d’un  étonnant catalogue déniché par hasard chez un brocanteur où l'on découvre avec amusement qu'on pouvait commander pratiquement par correspondance une grotte ou une passerelle pour son jardin. Le trompe-l’œil redevenant  le critère du savoir-faire, on y retrouve au fil des pages toutes la gamme des décors paysagers de l'époque, le tout promut grâce à des formules chocs : "Des meubles rustiques en ciment et  fer !" ou bien ce "Belvédère rustique élevé sur trois arbres gigantesques, construit en ciment armé avec montée d'escalier en ciment et en  fer !" 



   Ce rêve d’exotisme n’est pas seulement naturaliste, c’est une échappée dans le temps avec ses faux temples, des fausses ruines, du faux gothique, mais aussi dans l’espace avec ses pagodes, chalets suisses, pyramides, le tout réalisé au mépris des spécificités locales. Le Midi semble privilégié (est-ce le manque de bois et la présence des maçons italiens ?), mais les «rocailleurs rustiques» sont partout. 
   


  Dans les jardins de plaisance le rocailleur dispose d’une relative liberté pour s’exprimer. Ainsi les rocailles apparaissent-elles comme un lieu privilégié pour découvrir les rêves entremêlés de ceux qui les produisent : des artisans nourris de culture populaire et la nouvelle bourgeoisie, à la fois romantique et ouverte aux conquêtes industrielles et coloniales. 


 
   La poésie et la nostalgie de ces grottes, de ces fausses ruines alimentent cette nouvelle forme d’art, à bien distinguer de l’Art Nouveau car il s’agit souvent d’œuvres d’autodidactes au service de nouvelles franges de citadins en quête de frissons exotiques et de rêves rustiques voulant apprivoiser une nature qui fait peur. 



   Par rapport à leur contemporain qu’était le facteur Cheval (dont on peut se demander s’il n’a pas lui-même suivi l’exemple de ces maçons) ou par rapport aux habitants paysagistes créateurs d’environnement dits Bruts, les rocailleurs étaient des inspirés à plein temps qui ont tenté grâce à des constructions destinées à d’autres, de préserver une part de création et de plaisir dans leur activité professionnelle.
   


   Je reproduis également quelques cartes qui montrent des édifices rustiques réalisés en bois ce qui les rendaient d’autant plus vulnérables. On imagine bien la complexité à bâtir en ciment dans des endroits reculés. Ici nous n’avons plus à faire à la poésie des ruines mais plutôt à l’attrait pour les cabanes, les habitations des forets et des champs et leurs «robinsonnades». Un bricolage rustique au service d’une vie naturelle idéalisée, plus symbolique que réelle. 


   Puis, la mode passant, on s’est pudiquement détourné de cette architecture produite par des artisans formés sur le tas. Beaucoup de rocailles ont été détruites, délaissées et abandonnées aux intempéries, à la végétation ou aux transformations. Les fausses ruines tombent en ruine à leur tour ; une sorte de mise en abyme du temps.  En ville et surtout dans les anciens parcs, on trouve encore parfois quelques traces de ces aménagements : un balcon, un petit pont ou une rambarde d’escalier ayant échappé à la destruction. Parfois, je me prends à rêver au retour de ces extravagances ; le désir d'habiter autrement et de l'utopie d'un imaginaire de vie cristallisés.
Toutes images et cartes postales : collection JM Chesné -  D.R.


mardi 4 octobre 2011

"NO ONE IS INNOCENT", par un américain indigné (futur enragé?)


Il n’y a plus d’excuses. Soit vous rejoignez les protestations qui se déroulent à Wall Street et dans les quartiers financiers d’autres villes du pays, soit vous vous retrouverez du mauvais côté de l’histoire. Soit vous vous élevez, de la seule manière qui nous est laissée, c’est à dire la désobéissance civile, contre le pillage opéré par la classe criminelle de Wall Street et contre la destruction de l’écosystème qui permet l’existence de la race humaine soit vous devenez un complice passif d’un crime inouï. Soit vous goûtez à la liberté et à la révolte et vous vous laissez séduire par leurs parfums, soit vous sombrez dans le désespoir et l’apathie. Soit vous êtes un rebelle, soit vous êtes un esclave.

Etre considéré comme innocent dans un pays où le droit ne signifie plus rien, où les entreprises privées ont pris le pouvoir par un coup d’état, où les pauvres et les travailleurs des deux sexes sont réduits au chômage et n’ont pas assez à manger, où la guerre, la spéculation financière et la surveillance intérieure sont les seules occupations de l’état, où il n’y a plus d’habeas corpus, où vous, en tant que citoyen, n’êtes rien de plus qu’un outil aux mains des puissances du privé, un outil qu’on utilise puis jette, c’est se montrer complice de ce méfait épouvantable. Rester sur la touche en disant : « Je suis innocent » c’est porter la marque de Caïn ; c’est ne rien faire pour aider les faibles, les opprimés et ceux qui souffrent, c’est renoncer à sauver la planète. Etre considéré comme innocent dans une époque comme la nôtre, c’est être un criminel. Demandez à Tim DeChristopher.

Choisissez mais décidez-vous vite. L’état et les puissances privées sont déterminés à écraser la révolte. Ils n’attendront pas après vous. Ils ont trop peur qu’elle ne s’étende. Ils ont de longues phalanges de policiers à moto, des files de paniers à salade, des fantassins pour vous pourchasser dans les rues avec des gaz lacrymogènes et des filets de plastique orange. Ils ont érigé des barricades de métal dans toutes les artères qui mènent au district financier de New York où les mandarins vêtus de costumes de chez Brooks Brothers se servent de l’argent qu’ils vous ont volé pour jouer et spéculer et se gaver pendant qu’un enfant sur quatre à l’extérieur de ces barricades dépend des bons alimentaires pour se nourrir. La spéculation était interdite au 17ième siècle. Les spéculateurs étaient pendus. Aujourd’hui ce sont eux qui dirigent l’état et les marchés financiers. Ils répandent des mensonges qui polluent les ondes. Ils savent, bien mieux que vous, que la corruption et l’escroquerie ont tout imprégné, que le système est entièrement contre vous et que le secteur privé a mis en place une petite oligarchie encadrée de politiciens, juges et journalistes complaisants qui habitent derrière les grilles de leur petit Versailles pendant que 6 millions d’Américains sont jetés à la rue, et il y en aura bientôt 10 millions, qu’un million de personnes par an sont incapables de payer leur notes de soins, que 45 000 personnes meurent par manque de soins, que le chômage tourne autour de 20%, que les citoyens, y compris les étudiants se débattent pour rembourser leurs emprunts avec des petits boulots sans avenir, quand ils ont du travail, dans un monde sans espoir, un monde de maîtres et de cerfs.

Le seul mot que le secteur privé connaisse est « plus ». Il est en train de détruire tous les derniers programmes sociaux financés par les contribuables, de l’éducation à la sécurité sociale pour se les approprier et en tirer profit. Qu’importe si les malades meurent ; si les pauvres n’ont pas assez à manger ; si des familles entières sont jetées à la rue ; si les chômeurs pourrissent ; si les enfants des terrains vagues des villes et des campagnes n’apprennent rien à l’école et vivent dans la misère et la peur ; si les étudiants ne trouvent pas, et ne trouveront jamais, de travail à la fin de leurs études ; si le système carcéral, le plus important du monde industriel, s’agrandit pour contenir tous les dissidents potentiels ; si la torture continue ; si les enseignants, les policiers, les pompiers, les postiers, et les travailleurs sociaux rejoignent les rangs des chômeurs ; si les routes, les ponts, les barrages, les digues, le train, le métro, les autobus, les écoles et les bibliothèques s’écroulent ou ferment ; si le réchauffement climatique de la planète, les phénomènes climatiques anormaux, les ouragans, les orages, les inondations, les tornades, la fonte des glaciers polaires, l’empoisonnement des nappes phréatiques, la pollution de l’air augmentent et mettent toutes les espèces en danger.

Qui s’inquiète de tout cela ? Si les actions de ExxonMobil, de l’industrie du charbon ou de Goldman Sachs montent, la vie est belle. Le profit, le profit, le profit. Voilà ce qu’ils chantent derrière leurs barricades de métal. Leurs crocs sont profondément plantés dans votre cou. Si vous ne les faîtes pas lâcher prise très très vite, ils vous tueront. Et ils tueront l’écosystème, condamnant ainsi vos enfants et les enfants de vos enfants. Ils sont trop stupides et trop aveugles pour se rendre compte qu’ils mourront en même temps. Ainsi donc, soit vous vous soulevez contre eux et les mettez hors d’état de nuire, soit vous démantelez l’état privé pour récréer un monde sain, un monde où on ne s’incline plus devant l’idée ridicule que les exigences des marchés financiers doivent gouverner le comportement humain, ou c’est l’autodestruction qui nous attend.