samedi 13 août 2011

La crise de notre contre-civilisation

SOURCE : DEDEFENSA

Il y a une très grande pauvreté, sinon un quasi néant, dans le “débat” actuel des idées par rapport à l’ampleur extraordinaire des événements qui nous bouleversent. Ce déséquilibre rend très difficile la tâche de l’identification et de la signification de ces événements, pour qui s’en tient, justement, à cette seule référence des idées si pauvres de notre temps, soi-disant “en débat”. L’analyse de ces événements gigantesques est réduite à des astuces plus ou moins sophistiquées de comptable (l’économisme des “marchés” et autres rebonds de Wall Street), au ressassement d’une ivresse douteuse des vieilles lunes (de l’obsession de l’islamisme aux références au fascisme), aux lieux communs poudrés et larmoyants des people (BHL), à la gravité grotesque et pesante des sociologue (“exclusion sociale”, immigration, etc.), et ainsi de suite et sans fin, tant l’interprétation faussaire du néant semble fasciner l’esprit moderniste. Le fractionnisme si caractéristique de l’esprit postmoderniste, cet esprit qui poursuit la déstructuration du monde et qui s’offre lui-même comme modèle par sa complète déstructuration (à-la-Deleuze), permet effectivement d’éviter toute possibilité d’atteindre à l’identification de la cause fondamentale, générale, complètement intégrée, de la crise de notre civilisation.
Cette pauvreté est notamment et chronologiquement due au fait que tout a été dit sur notre crise centrale, dans ses composants les plus modernistes (technologisme, communication, etc.), depuis un siècle au moins, dans le débat intellectuel entre la guerre franco-prussienne et l’entre deux Guerres mondiales. Dans notre frénésie à faire nouveau et à ignorer les considérations plus anciennes que nous jugeons nécessairement “dépassées”, nous ne pouvons alors que faire beaucoup plus pauvre, infiniment plus bas que nos arrière et arrière-arrière-grands parents, et donc nourrissant monstrueusement ce déséquilibre puisque les événements ont pris l’ampleur que laissaient deviner les jugements en question. Qu’on en juge, de ces jugements qui ridiculisent nos “débats”, avec la conclusion d’une conférence sur la métaphysique orientale que donnait René Guénon à la Sorbonne, le 17 décembre 1925 (*). On ne voit pas qu’il faille retirer un mot ni en ajouter un autre, pour trouver commentaire plus approprié à notre situation, à nous, du soi-disant bloc BAO (Bloc Américaniste-Occidentaliste).
«La supériorité matérielle de l'Occident moderne n'est pas contestable; personne ne la lui conteste non plus, mais personne ne la lui envie. Il faut aller plus loin: ce développement matériel excessif, l'Occident risque d'en périr tôt ou tard s'il ne se ressaisit à temps, et s'il n'en vient à envisager sérieusement le “retour aux origines”, suivant une expression qui est en usage dans certaines écoles d'ésotérisme islamique. De divers côtés, on parle beaucoup aujourd'hui de “défense de l'Occident” ; mais, malheureusement, on ne semble pas comprendre que c'est contre lui-même surtout que l'Occident a besoin d'être défendu, que c'est de ses propres tendances actuelles que viennent les principaux et les plus redoutables de tous les dangers qui le menacent réellement. Il serait bon de méditer là-dessus un peu profondément, et l'on ne saurait trop y inviter tous ceux qui sont encore capables de réfléchir.»
En parlant de “défense de l’Occident”, Guénon fait évidemment allusion au courant de pensée qui sera illustré, l’année suivante (1926), par le livre du même titre de Henri Massis, désignant l’Allemagne de plus en plus tournée vers l’Est et méditant sa revanche de 1914-1918, comme danger principal pour la civilisation occidentale. Massis voit donc un danger extérieur pour la civilisation occidentale réduite à l’Europe (éventuellement avec les USA) sans l’Allemagne, ce qui semblerait justifié sur le moyen terme par la deuxième Guerre mondiale… Sauf, évidemment, qu’on peut rétorquer à Massis que ce qu’il prend pour une cause extérieure est en réalité une conséquence intérieure. Le destin de l’Allemagne, depuis la guerre franco-prussienne, est de représenter ce courant de l’“idéal de puissance”, né avec le “déchaînement de la matière”, qui illustre parfaitement le destin de la civilisation occidentale à l’intérieur d’elle-même. Ce point de vue fait des deux Guerres mondiales la conséquence de la crise intérieure de la civilisation occidentale de plus en plus attirée (fascinée) par ce courant de puissance déchaînée, – et, bien entendu, les USA prendront le relai de l’Allemagne, après sa défaite de 1918, puis sa folie de puissance conduisant à sa deuxième défaite de 1945. Le courant d’“idéal de puissance” n’a pas été vaincu, bien au contraire, il s’est trouvé régénéré par l’américanisme qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui ; mais la “régénérescence”, d'une solidité à l'aune des productions favorites de l'américanisme, n’est là que pour rendre la chute plus brutale, comme nous l’expérimentons aujourd’hui, – chute devenue la Chute en soi. (Toutes ces idées sont développées dans La grâce de l’Histoire, – voir la rubrique correspondante. On les retrouve également dans les textes de Guglielmo Ferrero.)
Au contraire de Massis, Guénon résonne en métaphysicien qui identifie parfaitement les conditions de la crise générale, qui affecte non pas une puissance, non pas une idéologie, etc., mais une civilisation évidemment. Pour cette raison, son commentaire est d’une actualité formidable, car notre époque, avec sa crise générale et les événements qu’elle engendre, est bien en train d’imposer ce fait fondamental qu’il s’agit du destin d’une civilisation, voire de la fin d’un cycle. A cette lumière, bien entendu, les événements s’éclairent, ainsi que le désordre et la confusion extraordinaires qui les caractérisent. Il s’agit bien d’une civilisation qui se tord sur elle-même, qui s’agite frénétiquement, qui se débat dans ses contradictions mortelles, qui refuse absolument de constater qu’elle est la propre cause de tous ses maux, civilisation totalement irréformable, promise inéluctablement à la Chute. L’aveuglement des esprits et la vacuité des débats d’idées illustrent bien entendu cette situation où la question même de la cause et de la signification de la crise générale est complètement dépassée, obsolète. Guénon, de manière magistrale, avec quelques autres, y avaient déjà répondu avec une logique et une culture dont on ne trouve plus aujourd’hui l’équivalent parmi les “esprits” désignés comme tels par les institutions de notre contre-civilisation.

vendredi 12 août 2011

Benjamin Bayart: protéger la biodiversité du Net

La neutralité du réseau – soit la garantie que tous les flux seront traités à égalité sur le Net – est peu à peu, et sans doute parce qu’elle est de plus en plus menacée1, devenue une question politique et médiatique. Il n’y a plus grand monde pour ne pas savoir ce dont il s’agit, et chacun a compris l’absolue nécessité de la préserver.
Il n’en allait pas tout-à-fait – voire pas du tout – de même il y a quatre ans : la neutralité du réseau était alors l’affaire de quelques geeks politiques, peinant à se faire entendre du grand public. Parmi ces précoces sonneurs d’alerte : Benjamin Bayart. Avec une conférence donnée en juillet 2007 à Amiens, intitulée « Internet libre ou Minitel 2.0 » et abondamment visionnée sur le Net (elle est notamment consultable ici), l’homme a largement contribué à faire comprendre l’importance de l’enjeu.
Le président de FDN, plus ancien fournisseur d’accès encore en exercice en France, s’est aussi battu contre Hadopi et pour les logiciels libres. Disons, pour résumer, qu’il milite pour un Internet libre. Il nous en parlait il y a deux mois, voici l’entretien qui en résulte.
Comprendre Internet : c’est un vrai enjeu ?
Je suis retombé hier soir sur le livre Confessions d’un voleur, de Laurent Chemla, l’un des cofondateurs de Gandi2 ; le titre de l’ouvrage vient d’une chronique publiée dans Le Monde, où il expliquait être un voleur parce qu’il vendait des courants d’air. C’est-à-dire des noms de domaine. Son livre – librement consultable en ligne – date de 2002 mais ses analyses n’ont pas pris une ride. L’auteur pose parfaitement ce qu’est Internet, l’effet que le réseau a sur la société, comment il la restructure et quels profonds bouleversements vont en découler.
Et il explique que les politiques sont outrés de voir débarquer des gueux dans leur salon doré et se mêler de leurs affaires – ni plus ni moins que la définition de WikiLeaks.
Cette très fine compréhension d’Internet n’est pas partagée de tous. De loin. D’abord parce qu’il y a une évidente fracture générationnelle : chez les plus de 50 ans, il n’y a pas grand monde pour comprendre ce qu’est Internet – quelques personnes tout au plus. S’y ajoute un problème de compréhension instinctive de ce qu’est le réseau – je ne parle pas de savoir envoyer un mail, mais d’avoir tellement intégré les pratiques du réseau qu’elles deviennent normales : c’est le cas aujourd’hui d’à peu près tous les moins de 25 ans. À l’inverse, les politiques n’y comprennent rien. Et c’est le cas à droite comme à gauche, extrême-gauche comprise.
D’ailleurs : avez-vous déjà lu les positions du NPA sur le réseau ? Elles sont à peu près aussi brillantes que celles de l’UMP… Ce que propose le NPA, c’est de fermer toutes les boîtes privées, de nationaliser France Telecom et de faire un Internet d’État. Leur niveau de réflexion ne va pas plus loin que cette idée : c’est une industrie, il faut la nationaliser. Point. J’ai pas mal de copains au NPA qui essaient de pousser pour que le programme intègre deux-trois fondamentaux. Quelques petites choses sur les logiciels libres versus les brevets, par exemple, ce ne serait pas idiot.

Le seul parti politique de France, à ma connaissance, qui ait réellement quelque chose d’intéressant sur le réseau dans son programme est le PCF. Soit une ligne assez claire, votée il y a près de dix ans, qui prenait position contre les brevets logiciels. Ils ont une avance considérable sur le sujet. Hors cela : morne plaine.
Tu mentionnais deux-trois fondamentaux pour comprendre le réseau. Quels sont-ils ?
En fait, il ne s’agit pas de comprendre le réseau, mais la société qui vient. Et parmi ces fondamentaux, il y a d’abord la nécessité de comprendre la modification du tissu social. C’est assez facile à expliquer. Posons qu’une société se définit par les interactions entre les gens : le média structure la société. Il n’y a là rien de neuf. C’est-à-dire qu’il y a eu la société de l’écriture manuscrite, puis la société que l’imprimerie a formée – qui est l’un des facteur-clés dans le passage du Moyen-Âge à la Renaissance. Il y a ensuite la société que la télévision a formé, qui est encore différente. Et enfin, il y a Internet, qui change beaucoup plus profondément les choses que la télévision.
Ces évolutions techniques portent des modèles profonds. L’imprimerie, c’est un éditeur qui juge que l’écrit est suffisamment important pour être publié et qui le diffuse vers des lecteurs n’ayant pas eu leur mot à dire dans cette décision. C’est un monde vertical. Alors qu’avec Internet, tout le monde publie, et lit qui veut bien lire.
Le modèle – je parle bien du réseau, pas de services à la Google ou Facebook – est ainsi totalement horizontal.
Premier point, donc : le changement de structure de la société. Dans le monde de l’écrit, vous êtes en contact avec quelques dizaines de personnes – tout au plus. Dans le monde d’Internet, le plus crétin des ados boutonneux a deux cents amis sur sa page Facebook. Le changement de structure est intéressant. Mes parents ou mes grands-parents ne correspondaient pas par écrit avec une cinquantaine personnes. Correspondaient-ils plus profondément, plus véritablement ? Peut-être… Mais ce n’est pas la question.

Société du savoir

Deuxième point : comprendre les enjeux de la question de la propriété intellectuelle. Toute cette société dont on parle est la société du savoir. Les savoirs sont les seules choses y existant réellement ; dans cette société-là, le monde lui-même est une construction intellectuelle. Par conséquent, la notion de propriété intellectuelle est à revoir totalement. Relisez les textes de Louis Blanc sur la question de ce qui était à l’époque appelé propriété littéraire. Il posait parfaitement le problème : comment voulez-vous être propriétaire d’une idée ? Soit vous la gardez dans le fond de votre tête, vous ne l’énoncez jamais et – simplement – elle n’existe pas. Soit vous l’énoncez, et sitôt qu’elle est entendue, elle se répand ; comment voulez-vous la retenir, l’attraper ?
La question de la propriété intellectuelle n’a pas de sens ?
Bien sûr que non. Parce qu’une idée ne peut pas être à vous. Si vous étiez né dans une grotte d’ermite, abandonné par vos parents et élevé par des loups, et qu’il vous vienne une idée géniale, on pourrait légitimement supposer qu’elle est un peu à vous ; elle serait à 90 % aux loups, mais un peu à vous. La véritable quantité d’innovation dans une œuvre de l’esprit est toujours marginale. À preuve, si une œuvre de l’esprit est trop innovante, elle devient incompréhensible : si vous inventez la langue dans laquelle votre texte est écrit, il ne sera jamais lu.
La très grande majorité d’une œuvre appartient donc de facto à la société. L’apport de l’auteur est extrêmement faible – ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de valeur. C’est l’une des raisons pour laquelle, dans les débats sur le droit d’auteur au début du XIXe, un grand principe s’est imposé, celui du domaine public. Par principe, toute œuvre appartient au domaine public ; par exception et pendant un temps donné, une exclusivité est accordée à l’auteur. C’était alors une exception de très courte durée ; de mémoire, ce devait être neuf ans renouvelables une fois. Aujourd’hui, cette durée est devenue délirante : on parle de rémunérer les petits-enfants pour le travail effectué par le grand-père…
Tout se joue – en fait – à l’aune de Disney : à chaque fois qu’on va atteindre la date de fin des droits d’auteur pour papa Disney, les Américains font le forcing pour qu’on rallonge cette durée. Ça fait déjà un moment qu’on est passé à cinquante ans après la mort de l’auteur, puis c’est devenu soixante-dix quand on a atteint les cinquante ans après la mort de Disney. Et là, ils essayent de pousser pour qu’on passe à 90 ans parce qu’on va bientôt atteindre les 70 ans après la mort de Disney. Pour eux, pas question que Mickey entre dans le domaine public.
Le paradoxe, c’est qu’en fait Mickey est dans le domaine public depuis des dizaines d’années. Tout le monde le connaît, il est même devenu un mot de la langue courante. Mieux : le personnage est en train de tomber dans l’oubli. Cherchez dans votre entourage combien d’enfants ont vu un dessin animé avec Mickey : assez peu. Le mot est donc devenu courant, le personnage tombe dans l’oubli, mais il n’est pas encore entré dans le domaine public. Délirant.

Il faudrait revenir à ce qu’était le droit d’auteur à l’origine : l’auteur d’une œuvre était associé à une exclusivité temporaire dans le cadre d’une exploitation commerciale. Le droit d’auteur protégeait alors les artistes contre les marchands. Il s’agissait d’empêcher que ces derniers ne s’enrichissent indûment sans rémunérer les auteurs. Il faudrait que ça redevienne le cas. Empêcher, par exemple, qu’Apple ne s’enrichisse indûment de la musique des gens avec sa plate-forme iTunes. Pour rappel, il y a quelque chose comme 50 % des revenus d’iTunes qui tombent directement dans les poches d’Apple, le reste partant vers les maisons de disque, où est opéré le partage habituel : au final, seuls 6 ou 7 % de ces 50 % finissent dans les poches de l’auteur. Quand il était encore question de support matériel, ça pouvait – à la limite – se justifier : la fabrication du support coûtait cher, comme la gestion du stock. Mais une fois que le support matériel n’est plus, il en va tout autrement.
Que le support matériel disparaisse : n’est-ce pas un autre de ces fondamentaux que vous évoquiez ?
Tout-à-fait : la dématérialisation est un pilier de cette société qui vient. Une quantité phénoménale de choses n’ont désormais plus besoin de support matériel – musiques, films, écrits. Sur ce point, nombre de gens s’emmêlent les pinceaux : ils disent « virtuel » là où il faut dire « immatériel ». La discussion que vous avez sur Facebook, par mail ou par IRC est immatérielle, et non virtuelle ; ce ne sont pas des êtres imaginaires qui parlent. Le monde de la société du savoir, qui se développe autour d’Internet, n’est pas un monde irréel. La distinction est essentielle.
Le réseau est l’espace physique dans lequel s’inscrit le monde immatériel. Et on ne peut pas accepter que la physique ne soit pas neutre, que la physique du monde dans lequel on vit soit différente selon que vous soyez riche ou pauvre. S’il y a une chose qui touche les riches comme les pauvres, c’est bien la mort, la maladie ou le fait de voir apparaître une bosse quand on se cogne. Il en va de même sur le réseau. C’est fondamental : il n’est pas possible que le substrat de la société à venir soit non-neutre.
Attenter à la neutralité des réseaux devrait donc être considéré comme un crime assez grave.
De quoi s’agit-il ?
Le modèle de développement d’Internet est d’être totalement acentré. Il n’y a pas de centre, pas de partie plus importante ou par principe plus grosse que les autres, afin de rendre l’ensemble indestructible. Les échanges y sont normalisés de manière à préserver une grande hétérogénéité ; Internet a été conçu pour que deux ordinateurs de marque et de constructeur différents puissent discuter entre eux, pour peu qu’ils respectent un tout petit bout de norme.
Ce réseau acentré existe, même s’il est en même temps un optimal qu’on n’atteint par définition jamais. Et ce réseau a de grandes vertus, dont celle de garantir les libertés sur Internet. Je prends un exemple : s’il n’y avait plus que des plateformes centralisées de blogs, vous y publieriez ce qu’on voudrait bien vous laisser publier – nous serions revenus au modèle de la télévision. Mais pour l’instant, aucune plateforme ne peut se permettre de trop censurer, parce qu’il suffit de dix jours pour lancer une nouvelle plateforme. C’est cette capacité d’acentrer qui garantit les libertés dans les systèmes centralisés.
Cela évoque autre chose : il y a finalement une notion de biodiversité sur Internet. C’est-à-dire qu’il y a une diversité strictement nécessaire. Par exemple, s’il n’y a plus qu’un seul système d’exploitation, le réseau change très vite, pouvant dériver vers autre chose. On l’a vu quand Internet Explorer était ultra-hégémonique : le web était paralysé, il n’a à peu près pas évolué pendant dix ans.

Tout cela renvoie – enfin – à l’existence d’une masse critique. S’il n’y a plus assez de partie acentrée, très vite le système dégénère et s’effondre. C’est pour ça que j’ai lancé le sujet sur le minitel 2.0 ; je redoutais et je redoute encore qu’on descende en-dessous de la masse critique. Par exemple, le jour où le service mail sera trop centralisé, ceux qui n’utiliseront pas de grosses messageries se retrouveront le bec dans l’eau. Pour rappel : il y a à peu près 150 fournisseurs de mail sur la planète, dont des très importants (Gmail, Hotmail, Facebook…), des importants (qui sont les gros FAI en général, dont Orange et Free) et enfin, autour, des moucherons. Que les très importants et les importants décident de ne plus parler qu’entre eux, c’est-à-dire de bloquer les mails des moucherons, et ces derniers disparaîtront.
C’est en cours. Il y a des périodes où les mails sortant de telle ou telle micro-structure ne sont pas acceptés par Hotmail, d’autres périodes où ils se retrouvent d’office classés par les spams. Mais tant qu’il reste une masse critique, en l’espèce 1 % du trafic mail géré par les moucherons, les géants ne peuvent pas les ignorer totalement ; ils sont obligés de faire un tout petit peu attention à eux. Au risque, sinon, de provoquer trop de remous : 1 % de la population, ça peut faire du bruit…
C’est étonnant de vous entendre parler – un peu au-dessus – de biodiversité : ça semble incongru s’agissant d’Internet…
Et pourtant… Une illustration très parlante : les écolos sont en train de se saisir de cette idée de réseau acentré, et tout ce qu’ils construisent autour de la notion de développement durable ressemble énormément à Internet. Exemple : les travaux se penchant sur la meilleure façon de gérer l’électricité dégagent deux gros modèles. Soit on a recours à d’énormes centres, qui diffusent des puissances électriques monumentales sur des réseaux gigantesques et où on utilise à peu près 30 % de l’énergie pour chauffer le réseau (c’est-à-dire qu’on la perd en ligne). Soit on est sur des modèles totalement acentrés, où chacun produit un petit peu d’électricité servant à se chauffer (si nécessaire), ou à chauffer les voisins (si superflu). Les écolos se rendent compte, aujourd’hui, que ce second modèle est beaucoup plus efficace.

Résilience des réseaux

Ce modèle ressemble d’ailleurs beaucoup à d’antiques modèles de société, qui sont des sociétés beaucoup plus résilientes. Au XVIe siècle, la peste avait besoin d’un bon bout de temps pour aller d’une partie du pays à l’autre ; aujourd’hui, elle ne mettrait pas quinze jours… La résilience de ces réseaux, on la connait donc depuis très longtemps. Le grand intérêt des systèmes ultra-centralisés qu’on a commencé à construire au Moyen-Âge était de gagner en communication, en vitesse, de permettre à la civilisation de progresser beaucoup plus vite. Mais quand on arrive à l’extrême de ces modèles-là, on débouche sur le monde de la fin du XXe siècle. Soit des sociétés folles, qui sont devenues très fragiles – presque rien suffit à les faire vaciller. Des systèmes dangereux – à l’image des centrales nucléaires. Le problème est là.
Il en va de même en ce qui concerne les serveurs. Si vous avez chez vous un petit bout de serveur qui correspond parfaitement à la puissance dont vous avez besoin (soit moins de puissance qu’un iPhone pour la majorité des gens, c’est-à-dire une quantité d’énergie très limitée) : parfait. Pas besoin d’alimenter des bandes passantes énormes vers des serveurs qui sont à l’autre bout de la planète, stockés par centaines de milliers dans un data-center de 30 000 mètres carrés qu’il faut refroidir en permanence – pour peu que ce soit dans les déserts de Californie, il faut les climatiser….
L’efficacité énergétique est bien meilleure quand le réseau est décentralisé, il est même possible de l’alimenter avec un petit peu de photovoltaïque.
Essayez un petit peu d’alimenter un data-center avec du photovoltaïque, on va doucement rigoler…
Pour résumer : tel qu’il existe aujourd’hui, le coût énergétique du réseau est négligeable par rapport aux gains qu’il permet ; mais il est très important par rapport à ce qu’il pourrait être. Par contre, le coût énergétique des machines de Google – qui ne participe pas du réseau, mais des services – est tout simplement énorme. Vous saviez que Google, qui doit faire tourner peu ou prou dix millions de machines, était le deuxième ou troisième plus gros fabricant d’ordinateur au monde ? Juste pour ses propres besoins… C’est du délire.
D’autant qu’il s’agit d’un service dangereux et intrusif…
Bien sûr. Les atteintes à la vie privée opérées par Google sont inacceptables. Le côté monopolistique de la chose est épouvantablement dangereux. Pour le moment, Google se comporte relativement bien en terme de respect des libertés, mais il n’y a aucune raison que ça dure – donc ça ne durera pas. Google, c’est à deux doigts d’être Big Brother : il sait tout sur tout le monde, tout le temps.

C’est une vraie question : on a là un machin qui indexe la totalité de la connaissance en ligne, plus que n’importe quelle bibliothèque dans le monde. Qui indexe la totalité des échanges en public, comme s’il indexait toutes les conversations de tous les bistrots du monde. Qui indexe – pour peu que vous utilisez Gmail – votre messagerie personnelle, qu’il met en relation ou non, comme bon lui chante, avec la messagerie personnelle des gens qui vous ont écrit ou à qui vous avez écrit. Qui est capable de vous présenter des publicités ciblées, puisqu’il connaît toutes les recherches que vous avez effectuées et quels sont les liens que vous avez sélectionnés dans les résultats de cette recherche. C’est affolant…
Il y a une différence entre la vie du village, où tout le monde surveille tout le monde, et la société de Google, où Google surveille tout le monde. Une différence évidente. Dans la société du village, je suis tout le monde, je surveille mes voisins presque sans le faire exprès. Ok. Mais si un point – en l’espèce Google – surveille tout, et l’homme qui le contrôle bénéficie d’un pouvoir sidérant. C’est un vrai problème, beaucoup plus sérieux que tout le reste.

Verticalisation du Net

Il ne s’agit pas que de Google. Tout cela, ce que j’évoque ici, renvoie à un phénomène que je détaillais largement dans ma conférence sur le Minitel 2.0 : la verticalisation du Net. Celui qui tient le point d’émission décide de ce qu’on a la droit d’émettre. Un exemple super simple, dont je suis surpris qu’il n’ait pas fait davantage hurler : l’iPhone ou l’iPad, sur lesquels il est impossible de visionner du contenu pornographique. Les petites moeurs de Steve Jobs définissent ce qu’on a le droit de faire ou non sur un de ses appareils3 … C’est un objet que j’ai acheté, sur lequel je peux lire des contenus, regarder des images, visionner des vidéos, et je n’ai pas la liberté de choisir les vidéos en question ? C’est surnaturel ! Et tout ça parce que le patron de la boîte qui me l’a vendu trouve que « touche-zizi » c’est mal…
Nous sommes en plein dans le délire de la centralisation. Steve Jobs n’a pas encore imposé ses idées politiques, mais ça viendra. Et les gens ne réagissent pas, achètent quand même Apple ou choisissent Gmail pour messagerie. Le pire, c’est que ce sont parfois les mêmes qui prétendent défendre les libertés…
Comment renverser la vapeur ?
Il faut d’abord expliquer, faire des efforts de pédagogie ; les gens doivent par exemple comprendre combien Google est dangereux et apprendre à s’en passer. Il faut aussi se débrouiller pour que les outils deviennent plus simples d’usage.
Quand j’ai débuté sur le réseau, les gens considéraient compliqué d’envoyer un mail ; ce n’est plus le cas. Il faut espérer que cette évolution se poursuive. Par exemple : si dans un avenir proche, chacun pouvait s’héberger à domicile – c’est-à-dire posséder un petit serveur personnel – une bonne partie du problème serait résolu. Il n’y a là rien de difficile : n’importe quel accès Internet fixe permet en France d’héberger un serveur, il manque juste des outils simples d’utilisation. Si les gens comprenaient en sus pourquoi il est essentiel de s’auto-héberger, l’autre partie du problème serait réglée.
Nous n’y sommes évidemment pas. Mais cela progresse. Les geeks ont désormais compris qu’il fallait permettre la compréhension du plus grand nombre. Et ils ont aussi compris qu’il y avait effectivement un danger. Que Youtube est utile, mais dangereux. Que Facebook est ultra-dangereux. Que toutes ces plate-formes centralisées sont à éviter. Encore une fois, un bon moyen de les éviter tient à l’existence d’une masse critique acentrée.
C’est finalement étrange que ce combat pour un modèle acentré ne soit pas davantage porté par les sphères radicales…
C’est un problème : dans l’effort de sensibilisation actuellement mené, nous constatons qu’il existe certains publics que nous n’arrivons pas à atteindre. Pour moi, la question du réseau acentré devrait intéresser les gens de la sphère altermondialiste, écolo, libertaire, etc.

Protect the planet, save Internet

Toute la frange écolo ou altermondialiste devrait pourtant comprendre que le sujet est absolument central, que leurs débats perdent tout sens sans le réseau.
Internet est l’un des outils majeurs de la gestion de la fin du pétrole, parce qu’il réduit très largement les déplacements.
Si tu veux revenir dans une société où tu consommes local, ça signifie que tu ne passes pas ton temps à faire 200 bornes en voiture. Mais comment faire pour que ça ne corresponde pas à un déclin de l’humanité, c’est-à-dire à une baisse des connaissances scientifiques ou des savoirs techniques ? Comment feras-tu pour suivre des études universitaires en physique quantique si tu ne peux pas sortir de ton village de province ? Comment feras-tu pour que ta petite université de province ait accès à la totalité des savoirs scientifiques ? Sans le réseau, c’est impossible.
En centralisant, on avait appris à faire des choses qui n’étaient pas possibles avant : les grandes bibliothèques universitaires permettaient de stocker beaucoup plus de savoirs. Aujourd’hui, c’est l’inverse : impossible de réunir tous les savoirs tant les choses vont vite et tant les publications, en France comme à l’étranger, se sont multipliées. Et il n’y a plus que le réseau pour permettre un libre accès à toutes les publications scientifiques du monde, qu’elles traitent de physique, de mathématiques ou de chimie, qu’elles soient rédigées en hindou ou en italien. Il faut comprendre que le réseau sert à ça, à décentraliser, à t’offrir tout le savoir de l’humanité sans que tu n’aies besoin de te déplacer… Il est désormais possible de relocaliser le monde parce que ce qui avait été obtenu par centralisation – à savoir la réunion d’une grande masse de connaissances à un endroit, d’une grande masse de production à un autre – peut désormais être obtenu de manière acentrée avec le réseau.

Article initialement publié sur Article11 sous le titre : « Benjamin Bayart: “Il est désormais possible de relocaliser le monde” » Crédits Photo FlickR CC: by-sa opensourceway / by-nc-sa Inmigrante a media jordana

  1. Ainsi de très récentes propositions de quelques grands patrons des télécoms, réunis à Bruxelles, de mettre en place un Internet à plusieurs vitesses. Le site Numérama écrit : « Prenant l’objectif européen comme une aubaine pour prétendre que le déploiement du très haut-débit à court terme ne peut se faire sur les mêmes bases que précédemment, le groupe conclut que l’Europe “doit encourager la différenciation en matière de gestion du trafic pour promouvoir l’innovation et les nouveaux services, et répondre à la demande de niveaux de qualité différents”. Il s’agit donc de faire payer plus cher ceux qui souhaitent accéder sans bridage à certains services qui demandent davantage de bande passante. » []
  2. Hébergeur alternatif lancé en 2000, marqué de l’idée d’un Internet citoyen. []
  3. Steve Jobs a notamment déclaré : « Nous pensons sincèrement que nous avons une responsabilité morale d’écarter la pornographie de l’iPhone. Les gens qui veulent du porno peuvent acheter un téléphone Android. » []

vendredi 5 août 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (le reste/réflexion sur la fin de saison du Spectacle)

Le temps consacré à respecter les codes du salariat est énorme, surtout si l’on y intègre l’éducation – le temps passé à être préparé à les comprendre et les accepter -, la consommation – le temps passé à essayer de trouver un intérêt à avoir accepté ces codes -, les opiums – le temps passé à se défaire de la réflexion qui pourrait les remettre en question -, la retraite – le temps passé à se dire qu’on a bien fait, au final, de les accepter -, etc. 
Reste peu de temps pour le reste. Et peu de chances de pouvoir mener sa vie sereinement hors de ses codes : le salariat est une figure imposée, par nous.

jeudi 4 août 2011

Savants maudits et Chercheurs exclus

Extrait de Pierre Lance :
« Je présente dans ce livre les biographies très résumées de douze grands scientifiques et chercheurs contemporains, citoyens français ou ayant choisi la France pour seconde patrie (à l’exception du premier), tous convaincus à l’origine que le soi-disant « pays des droits de l’homme », qui était au XIXe siècle en tête de toutes les nations pour le nombre et la qualité des découvertes scientifiques et des inventions, ne pouvait qu’être la terre promise des chercheurs indépendants de toutes les disciplines.
Ce qu’ils ignoraient ou ne prévoyaient pas, c’est que la France jacobine allait devenir peu à peu au cours du XXe siècle une technocratie absolue dominée par les clergés scientistes, les réseaux scolastiques, les clans bureaucratiques, les pseudo-services publics et les groupes d’intérêts, et qu’il y serait désormais impossible à un chercheur indépendant de faire accepter ses travaux et ses découvertes, quelle que soit leur valeur, et même a fortiori si cette valeur s’avérait grande. »

5 Savants Maudits et Chercheurs Exclus par contrelapenseeunique 

mardi 2 août 2011

La policia desaloja infosol y la acampada del paseo del prado (que viene el Papa-diablo!)

FUENTE : TOMA LA PLAZA

  • Para información al minuto: @acampadasol y el hashtag #nopararemos
  • Esta tarde daremos un paseo por Sol a las 20 horas. Esperamos veros allí
A las 6:30 horas de la mañana unas 50 lecheras (furgonetas) de la policía nacional han entrado en la Puerta del Sol y han rodeado los módulos de InfoSol. El objetivo era desalojar y no dejar ni rastro del punto de información que ha estado atendiendo a todas las personas interesadas en el Movimiento 15M desde la disolución de Acampada Sol.
Policía rodeando InfoSolSegún nos ha informado una de las personas de InfoSol que estaba despierta a la llegada de la policía, en ese momento había unas 22-23 personas que habían pasado la noche entre el barracón, la cocina y el módulo de enfermería.
Los agentes (mitad de la policía municipal y mitad de la nacional) han entrado “tranquilamente” y diciendo: “Ya está, hay que irse”. Les han dado 3 minutos para recoger sus cosas y salir.
Todas las salidas estaban bloqueadas por lecheras excepto la de la calle del Carmen, a donde se han dirigido quienes hacían noche en Sol.
Desalojo de Paseo del Prado
Un par de personas de InfoSol han acudido enseguida a Paseo del Prado ya que fue imposible comunicar con ellos. El tramo que va de la Plaza de Cibeles a la de Neptuno estaba repleto de lecheras. Esta vez, únicamente agentes de la policía nacional han desalojado a los acampados de Paseo del Prado. Destaca que llevaban casco, pero no iban vestidos de antidisturbios.
Según nos ha explicado el miembro de InfoSol, ha habido un enfrentamiento entre dos personas y la policía, pero el pacifismo ha reinado en general en ambos desalojos.
Este vídeo recoge el momento en que han desmantelado la cocina:
El vídeo ha sido grabado por un compañero que se encontraba durmiendo en el Paseo del Prado, en su blog puedes ver una crónica con más imágenes (en inglés). En los jardines del Prado permanecían acampadas algunas de las personas que han participado en la Marcha Popular Indignada y llegaron el pasado 23 de julio a Madrid desde distintos puntos del Estado. Se encuentran en Madrid realizando acciones reivindicativas como el apoyo a la comunidad vecinal de Puerta del Hierro.
Una operación de “limpieza” que no podrá borrar un movimiento
Esta operación se ha hecho de madrugada, en el mes de agosto, momento en que hay más personas de vacaciones fuera de Madrid. InfoSol es uno de los símbolos del movimiento ciudadano surgido después de la Acampada Sol. La información es un derecho de todas las personas, y en InfoSol se hacía eso, comunicar a las personas cómo podían participar de la conciencia global de pensamiento que se ha desatado con el Movimiento 15M.
Sol después del desalojo
Precisamente en la Asamblea General del domingo 31, la comisión de Infraestructuras informó de la intención de reducir el punto de información y la dimensión de los módulos. Ante la perspectiva de un posible desalojo los compañeros de InfoSol, días antes ya se habían llevado gran parte de los documentos que acumulaban en el barracón.
En la Puerta del Sol ya no queda ningún resto físico del punto de información. Durante toda la mañana ha habido una fuerte presencia policial en la plaza, se ha permitido la circulación de personas pero se ha impedido que se acercaran a los lugares en los que operarios del servicio de limpieza recogían los restos de InfoSol. También han retirado la placa de cemento que desde el pasado 12 de junio, día en que se levantó voluntariamente el grueso de la acampada, estaba colocada a los pies de la estatua de Carlos III con la inscripción “Dormíamos, despertamos. Plaza tomada”.

El Ayuntamiento de Madrid habla de “recogida de residuos”, pero la comisión de Legal de Acampada Sol recuerda que no se puede llamar residuo a un objeto del que su propietario no se ha desprendido voluntariamente y ha propuesto un modelo de formulario para reclamar la devolución del material intervenido.

Los compañeros de InfoSol, integrada por las comisiones de Información y Propuestas, se han reunido para planear los siguientes pasos. Acampada Sol celebrará una asamblea para continuar tomando decisiones comunes. El protocolo de desalojo de Acampada Sol, vigente desde los primeros días en la plaza, indica que en caso de desalojo volveremos el mismo día a las 8 de la tarde. Como venimos haciendo desde hace ya dos meses y medio, invitamos a todas las personas a hacer un uso responsable y consciente del espacio público. Nos vemos en la plaza.

Los servicios de limpieza nada más desalojar Sol

ÉLECTIONS, PIÈGE À CONS

Octave Mirbeau
Le Figaro, 28 novembre 1888
La grève des électeurs
Une chose m’étonne prodigieusement — j’oserai dire qu’elle me stupéfie — c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?
Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons.
Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l’Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s ‘obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire 1′être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !
Il est bien entendu que je parle ici de l’électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l’électeur « qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu’une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c’est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait. Mais les autres ?
Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes, et Baudry d’Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?
À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?
Qu’est-ce qu’il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.
Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.
Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.
Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.
Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.
Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge.
Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.
Octave Mirbeau 1848-1917

En attendant Bruxelles

SOURCE : François LECLERC/Paul JORION


Dans un premier temps, après une longue occupation, ils ont crée des assemblées de quartier, puis engagé au départ des grandes villes des marches qui convergeaient vers la Puerta del Sol, point de ralliement à Madrid des indignés. C’est la venue prochaine du Pape qui les en aura ce matin chassé, afin de faire place nette. Le même sort a été réservé à Athènes aux indignés de la place Syndagma, ainsi qu’à ceux de la place Tarhir au Caire.
Est-ce que même l’indignation serait désormais proscrite ? Que l’ordre, présenté comme la défense de la propreté, doit régner et que ces places symboliques doivent être réservées aux touristes de l’été  ? La « révolte des tentes » a pris la relève en Israël, cristallisant à propos du prix du logement un mouvement social de protestation multiforme. Un même cri sert de ralliement  : « Bibi [le premier ministre Benjamin Netanyahu], c’est fini  ! Nous en avons plein le dos ».
Six colonnes ont traversé en deux mois l’Espagne dans tous les sens et organisé des assemblées populaires dans chaque village. Deux Espagnols sur trois soutiennent les indignés d’après les sondages. La Puerta del Sol s’est élargie au pays entière et les clameurs qui y ont retenti ont été entendues de partout.
Les arroseuses municipales ne passeront pas !