jeudi 21 avril 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (perception & phantasie)

« Je compris aussitôt, dès le 7 août probablement, soit un jour après Hiroshima et deux jours avant Nagasaki, que le 6 août était le premier jour à partir duquel l’humanité était devenue capable, de manière irréversible, de s’exterminer elle-même. Seulement, il m’a fallu des années avant d’oser me mettre devant une feuille de papier, pour remplir cette tâche qui était de rendre concevable ce que nous — par ce « nous », j’entendais l’humanité — étions alors capable de produire. Je me souviens : c’est en Nouvelle-Angleterre, quelque part du côté du Mont Washington, que j’ai essayé pour la première fois. Je suis resté assis des heures entières sous un noyer, la gorge nouée, devant ma feuille de papier, incapable d’écrire un seul mot. La deuxième fois — c’était en Europe, déjà, probablement en 1950 ou 51 — je crois que j’y suis arrivé. Ce qui a pris forme là était le chapitre de Die Antiquiertheit des Menschen [L’Obsolescence de l’homme] sur les « Racines de notre aveuglement face à l’Apocalypse » et sur le décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen]. Aujourd’hui encore, je pense que j’ai effectivement dépeint, en soulignant ce décalage, la conditio humana de notre siècle et de tous les siècles à venir pour autant qu’ils nous soient encore accordés ; et que l’immoralité ou la faute, aujourd’hui, ne réside ni dans la sensualité ou l’infidélité, ni dans la malhonnêteté ou l’immoralité, ni même dans l’exploitation, mais dans le manque d’imagination [Phantasie]. Au contraire, aujourd’hui, notre premier postulat doit être : élargis les limites de ton imagination pour savoir ce que tu fais. Ceci est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons : comme ils ont l’air inoffensif, ces bidons de Zyklon B — je les ai vus à Auschwitz — avec lesquels on a supprimé des millions de gens ! Et un réacteur atomique, comme il a l’air débonnaire, avec son toit en forme de coupole ! Même si l’imagination seule reste insuffisante, entraînée de façon consciente elle saisit [nimmt] infiniment plus de « vérité » [mehr « Wahr »] que la perception [Wahrnehmung]. Pour être à la hauteur de l’empirique, justement, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il nous faut mobiliser notre imagination. C’est elle la « perception » d’aujourd’hui.»
Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Entretien avec Mathias Greffath, 1977, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Allia, 2004.
Notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons. Tout le problème est bien dans ce « décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen] » : un décalage que les chiffres ne pourront jamais combler. Au contraire, ils sont trompeurs en donnant l’impression que l’on « estime » « raisonnablement » les risques. Avec l’imagination, l’on « voit » rapidement que l’on n’a pas les moyens de faire face à une véritable catastrophe. Ce qui se passe au Japon le prouve amplement.  
P. PRAXIS

mercredi 20 avril 2011

Par-delà nature et culture de Philippe Descola (2): Les schèmes de relation

Les schèmes de relation (second ensemble de schèmes intégrateurs de l’expérience)
    Le schème matriciel (ou intégrateur) qui pose l’identification du moi et de l’autre n’est pas le seul schème fondamental à la structuration de son expérience au monde. Comme nous l’avons précédemment évoqué, Philippe Descola repère, au côté de l’identification, la relation, comme « modalités fondamentales de structuration de l’expérience individuelle et collective » (p. 163).
Les schèmes de relation, qui sont des dispositions donnant une forme et un contenu à la liaison pratique entre moi et un autrui quelconque, sont classés « selon que cet autrui estéquivalent ou non à moi sur le plan ontologique, et selon que les rapports que je noue avec lui sont réciproques ou non » (p. 425). De là, l’auteur retient six principales relations ou schèmes de relations, qui viennent moduler chaque schème d’identification ou matrice ontologique. Deux groupes se forment : « le premier caractérisant des relations potentiellement réversibles entre des termes qui se ressemblent » (p. 425), que représente : l’échange, la prédation et le don, le second groupe désigne « les relations univoques fondées sur la connexité entre des termes non équivalents » (p. 425), qui inclut : la production, la protection et la transmission. Aucun de ces schèmes de la pratique n’est hégémonique, « aucun ne régit à lui seul l’ethos d’un collectif » (p. 458), précise l’auteur, « on peut seulement dire que l’un ou l’autre d’entre eux acquiert une fonction structurante en certain lieux » (p. 432), et constitue « unhorizon éthique informulé, un style de mœurs que l’on a appris à chérir » (p. 458).
Si l’échange se caractérise comme « une relation symétriquedans laquelle tout transfert consenti d’une entité à une autre exige une contrepartie en retour » (p. 426), en revanche, le don comme la prédation sont asymétriques. La prédation (contraire du don) consiste à « s’emparer d’une chose sans offrir de contrepartie » (p. 435), mais elle est surtout « une disposition à incorporer l’altérité humaine et non humaine au motif qu’elle est réputée indispensable à la définition du soi » (p. 437). Concernant la relation asymétrique positive qu’induit le don, l’auteur propose une définition contraire à l’usage établi par Mauss où le don se voit désigné comme « un transfert consenti sans obligation d’un contre-transfert » (p. 431). Il est étrange, ici, que Philippe Descola ne s’attache pas au non-dit de la relation de don, il est même surprenant, pour un « héritier de l’analyse structurale » (p. 419) que le don soit définit depuis son intentionnalité consciente plutôt qu’à partir de ses motivations inconscientes structurales. Mais peut-être joue t-il là, dans la typologie descolienne, de simple symétrique nécessaire à ce schème de la prédation (si essentiel à l’ensemble Jivaros) ?
Si les relations du premier groupe autorisent « la réversibilité du mouvement entre les termes (celle-ci est indispensable pour qu’un échange ait lieu et elle demeure possible, sinon toujours désirée, dans la prédation et le don), en revanche les relations du second groupe sont toujours univoques et se déploient entre des termes hiérarchisés » (p. 439). Ainsi, « l’antécédence génétique du producteur sur son produit ne permet pas à celui-ci de produire en retour son producteur, le plaçant dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’entité à qui il doit son existence » (p. 439). De même, « la protection implique une domination non réversible de celui qui l’exerce sur celui qui en bénéficie » (p. 445). Enfin, selon l’auteur, « la transmission est avant tout ce qui permetl’emprise des morts sur les vivants par l’entremise de la filiation » (p. 450).” […]

lundi 18 avril 2011

LA GLOIRE DE LA SCIENCE EST DANS LA RUE





 Géry Coomans


Il ne faut sans doute ni idéaliser, ni dénigrer les « experts » en général. Dans beaucoup de cas, ils interviennent seulement en mission commandée, et cela suffira à « moduler » ce qu’ils diront. Ce qui plaira plus ou moins – voir ces analystes du risque licenciés lorsque (et parce que) ils font leur métier. Mais le cas des économistes est tout de même un peu particulier. Joan Robinson (1903-1983), qui travailla avec Keynes, disait que les économistes singent les physiciens, et que les autres sciences sociales singent les économistes. Paul Jorion (Le Monde 5/4/2011) note, lui, que les « le problème essentiel de la science économique est qu’elle s’est laissée enfermer dans le cadre de la psychologie naissante de la fin du XIXe siècle, psychologie volontariste où les individus sont maîtres de leurs décisions et à même d’être parfaitement rationnels … ». Je crois que cela est … partiellement vrai.
Je me rappelle le début des années 1980, après l’élection de Thatcher et Reagan, lorsque le néo-libéralisme prétendait jeter le keynésianisme de la reconstruction aux orties. Comme assistant d’économie en fac, à cette même époque, j’ai été horrifié d’entendre des étudiants considérer que Keynes, c’était un truc gauchiste, et qu’en tout cas ce n’était pas « scientifique ». Et combien de fois n’entendis-je pas ces étudiants décrier, comme par réflexe, tout ce qui procédait de l’Etat, ou alors nier contre l’évidence que l’Etat ait jamais joué un rôle quelque part. La critique de gauche – sinon celle des marxistes – de l’économie des économistes, jusque-là, en faisait une « idéologie » procédant par déni des intérêts qu’au fond elle défendait. A ce titre, elle aurait été surtout une « apologétique » – par exemple en définissant le salaire comme une variable « objective » plutôt que comme le résultat d’une négociation conflictuelle. Il demeure patent que votre position de négociation est meilleure si vous invoquez une « objectivité » plutôt que d’admettre qu’il s’agit d’une négociation ouverte. Mais en même temps, l’explication par l’idéologie semblait, elle aussi, n’expliquer qu’une partie des choses : le problème, avec l’idéologie, est qu’il fallait aussi expliquer que de « point de vue idéologique » en « point de vue idéologique », on était menacé de devenir …. stupide. Pourrait-on gérer au mieux si l’on ne fonctionnait plus qu’avec des catégories opérant un déni de réalité, ou des catégories unilatérales ? Il ne faut certainement jamais se départir de ce soupçon. Mais il ne faut pas s’en tenir là.
Revenons à l’énoncé de Joan Robinson, qui me semble toucher au point fondamental qui fait que la « science économique » d’aujourd’hui est quasiment devenue un objet de risée. Allons-y (gaiement) avec quelques raccourcis. Il s’agit surtout de considérer l’histoire des idées non pas pour ce qu’elles disent, mais pour ce qu’elles révèlent malgré elles (exercice périlleux entre tous).

1°) Pendant des millénaires, les humains ont cherché à construire, du monde, un récit avec des mythes et des religions. On pouvait faire de la divination (l’avenir à prédire ou à conjurer), célébrer les héros (le refuge de la liberté), ou invoquer la volonté divine, ou alors, comme en Extrême-Orient, un cosmos ordonné en soi, même privé de Grand Architecte. Mais c’est la religion (ou la cosmogonie orientale) qui était la plus stable parce qu’elle impliquait à la fois une causalité (dire qu’un dieu l’avait voulu ainsi suffisait pleinement pour fournir un effet complet de cause à effet) et un ordre caché sous le surface des choses.

2°) Il se dit que ce sont les grecs qui décidèrent que le monde devait être intelligible. Mais on peut faire valoir, par exemple, que la théorie de la métempsycose ( certes reprise par Pythagore et Platon, mais à la fois plus ancienne et demeurée « banale » en Orient) suppose elle-aussi un ordre intelligible (le même se reproduit dans le même, comme dans une fractale). Autre exemple, l’astrologie babylonienne comporte des aspects quasi-scientifiques (Jean Bottéro). Et de même pour la connaissance des plantes dans la Pensée sauvage décrite par Lévi-Strauss. Et encore de même pour toutes sortes de savoirs « archaïques », qui n’ont été (ou ne sont) dévalorisées qu’au motif que la science moderne prétend devoir faire table rase de ces vieilleries – puisqu’il faut d’abord en construire la théorie ontologique.

3°) Toujours est-il qu’au XVIIe naît la science classique, avec Galilée (la nature est écrite en langage mathématique) et Newton (producteur du premier algorithme efficace, avant de s’en retourner … à l’alchimie d’où il ne nous a pas rapporté d’autre algorithme). Dans les cieux, on avait cette fois une loi qui tournait aussi bien sans dieu (ou qui tournait aussi, si l’on voulait, avec dieu si c’était le dieu lui-même qui parlait le langage mathématique). Et on se rappelle que bientôt, à Napoléon qui demandait : « Et Dieu dans tout ça ? » (en gros), Laplace allait répondre : « Sire, Dieu est une hypothèse dont nous avons cru pouvoir nous passer ».  Le changement majeur était que, désormais, les choses contenaient elles-mêmes leurs systèmes de causalité, elles répondaient à des lois déterministes, on allait découvrir leur code mathématique et la science triomphante prononçait que, tôt ou tard, nous allions tout connaître et tout maîtriser. Sous la surface des choses, l’ordre régnait – sans besoin de dieu (ou alors avec un dieu s’occupant de choses au-delà de la réalité … des choses). Et la mathématique allait donner forme à (donc formaliser) cet ordre qui ne nous paraissait informe qu’en vertu de notre ignorance. Le hasard ? C’était, diront Kant et puis Voltaire, « le nom que nous donnons à notre ignorance ».

4°) C’est vers la fin du XIXe que la « science économique » va épouser ce modèle-là, ce modèle d’un monde en ordre dont il fallait dévoiler les lois, harmonie cachée sous la surface des choses qu’il s’agit de dévoiler – non pas de déranger. (Même si d’autres ancêtres de l’économie, Mandeville, Smith, Turgot, etc. avaient antérieurement placé des jalons dans ce sens-là). Les noms clés sont ici Walras, créateur du modèle mathématique d’équilibre général, et Pareto, définissant l’optimum (étant cet état où l’on ne peut plus améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre). Leur mérite propre est d’avoir donné un caractère formalisé à leurs « découvertes » – dont on sait aujourd’hui, comme on le sait pour toute « découverte », qu’elle n’est pas le réel lui-même mais une certaine construction du réel.

5°) Il me semble évident, a posteriori (mais les historiens aussi adorent « prévoir le passé »), qu’en plus de leur mérite propre qui a consisté à produire une sorte d’algorithme magique, toutes les configurations sociales et politiques de cette époque-là allaient trouver un tas de bonnes raisons de consacrer cette approche. L’essentiel était là : nous formalisions l’ordre caché sous les choses – antique requête – et, ce faisant, nous, pauvres humains, trouvions le sens caché, le graal – plutôt que le sens fragile et inquiétant de la contingence, de la finitude et de cette liberté dont nous avons tant de mal à faire l’apprentissage. Bien sûr, les « élites » conquérantes – c’est après tout l’âge d’or du capitalisme – allaient adopter ce qui établissait l’unité du monde (l’âge de l’impérialisme) et tout à la fois leur propre grandeur. Et bien sûr, comme la science procédait par singularisation et décomposition des moments (deuxième règle de Descartes), les élites n’allaient pas ne pas avaliser que l’ordre était un ordre organisant des particules élémentaires, à savoir des individus. La « psychologie volontariste » et individualiste, en sacralisant l’individu en le décontextualisant, et en consacrant l’individu comme acteur souverain de l’ordre caché du monde, n’était pas moins fille de l’époque – je veux dire de cette société et à la fois de cette science optimiste – que ne l’était la « science économique ». Pour cela, cette « science économique » n’est pas tant la fille de la psychologie volontariste – dont parle PJ – qu’elle n’est sa cousine, née de la même époque. (L’individualisme a évidemment une histoire beaucoup plus longue, qui remonte aux grecs, et certainement au monothéisme qui nous faisait tous égaux devant un dieu unique, au trafic d’indulgences qui, à la Renaissance, firent sauter le Vatican pour avoir promis la salut individuel au ciel contre monnaie sonnante et trébuchante sur terre, à la Révolution française qui sacralisa les droits de chacun, etc.)

6°) Las, la science, en sa partie la plus pointue, voyait le bel édifice de la connaissable infinie et du déterminisme se fissurer au moment même où la science économique trouvait dans un tas d’incitants extérieurs à lui-même les raisons d’investir le schème immaculé de la science classique. Les choses avaient commencé avec la thermodynamique statistique de Maxwell et Boltzmann : il fallait, pour gérer l’ordre sacré des particules, introduire les probabilités : dangereux, dangereux (Mioara Mugur-Schachter dit aujourd’hui que les probabilités naturelles n’existent pas, qu’elles sont un artefact). Darwin allait introduire le hasard au cœur du dispositif – même si, évidemment, les libéraux allaient high-jacker le darwinisme pour justifier la sélection du plus fort comme forme naturelle de l’ordre immuable. Puis vint Poincaré et le problème insoluble des trois corps. Puis le tsunami des quanta, et alors même que le capitalisme entrait dans sa première grande crise, les incertitudes de Heisenberg, les doutes de Wittgenstein, le chat ni mort ni vivant de Schrödinger, les incomplétudes de Gödel. Vint tout ce qui ne nous permet plus, à notre époque, de considérer une théorie scientifique comme autre chose qu’une hypothèse, et une hypothèse comme autre chose qu’une tentative de capter, au mieux, un seul petit aspect d’un réel dont nous savons qu’il constitue, au mieux, une forme d’artefact, un réel voilé tolérant nos fantaisies lorsqu’il n’en est pas le produit.

7°) Faut-il alors désespérer de cette « science économique » qui fonctionne sur les présupposés du XIXe ? Qui même a crû se moderniser en intégrant les probabilités, puis la théorie des jeux – tout en gardant un demi-siècle de retard sur la science pointue faite désormais de perplexités croissantes. Ne verrons-nous pas bientôt, la science économique vouloir se sauver en formalisant le chaos et l’indécidabilité – cela même qui fait la perplexité de la science pointue ? On l’a bien vue flamboyante pour multiplier les hypothèses n’ayant aucune sorte de rapport avec le monde empirique aux seules fins de sauver son formalisme – c’est-à-dire la formalisabilité de son édifice abstrait. Il est tout de même fascinant d’observer qu’au moment même où le capitalisme connaissait sa première « très grande crise », soit dans l’entre-deux-guerres (en faisant donc abstraction de la Grande Dépression du troisième quart du XIXe), est apparu du sein même de la « science économique » un Keynes, qui participait pleinement, lui, de la révolution cognitive qui était en cours. Son Traité sur les Probabilités (1921) est d’une modernité époustouflante : une probabilité dépend d’abord du niveau de connaissance que l’on peut avoir du phénomène dont on étudie les occurrences. Nous voilà en plein constructivisme. En 1926, il sort un opuscule, La fin du laissez-faire, qui revient tout simplement à énoncer, contre tous les tenants de l’harmonie de l’étant qu’une intervention quelconque ne pourrait que perturber, que le monde sera ce que nous en ferons. Il y est question du hasard de Darwin et de ruptures cognitives dont la modernité pourrait se mesurer à la force des oppositions qui lui furent alors signifiées. Dans les années 1930, en préface à l’édition française de la Théorie, il dit une chose qui serait inconcevable pour les facultés d’économie de nos jours : je vais, dit-il, formaliser ma théorie pour accroître son crédit auprès de la corporation des économistes, mais ma théorie n’a pas besoin de cela. Je remercie le lecteur de remarquer qu’en racontant cela je n’ai exposé aucune des théories de Keynes. J’ai simplement voulu souligner qu’il s’inscrivait dans une modernité constructiviste totale, et qu’il récusait que le savoir doive nécessairement épouser le langage du formalisme. En cela, il est à l’opposé des techniques modernes de construction de l’opposabilité que la science économique contemporaine nous ressert jusqu’à satiété : le marché efficace comme forme moderne de l’harmonie immanente du monde, la rationalité des agents comme évacuation de l’incertitude et de la contingence, et le positivisme comme forme unique de connaissance légitime.

8°) A l’heure où cette « science académique » entre, enfin, en crise majeure de crédibilité, que pouvons-nous faire ? Paul Jorion dit regretter que la science économique ne se soit pas « plutôt développée comme une sociologie ». Je marquerais mon accord avec ce souhait si j’étais même moyennement sûr que la sociologie ait jamais pu échapper à des positivismes non moins stériles que ceux dans lesquels l’économie se complaisait – et ceux au nom desquels la sociologie académique, non moins que l’économie académique, organise, gentiment ou méchamment, la cooptation des conformes par les conformes. J’ai moi-même vu passer, comme économiste du travail et expert indépendant à la Commission Européenne, des « œuvres » de sociologues dont j’avais tout simplement honte, honte, honte. Un seul exemple : dans un rapport sur le vieillissement au travail, un sociologue directeur de recherches, dument rémunéré avec son équipe 200.000€, affirmait que le maximum de productivité au travail était atteint à l’âge de 45 ans. Point. Parlait-il de l’époque fordiste, où l’abondance de main-d’œuvre jeune permettait effectivement de jeter les travailleurs vieillissants ? Non pas. Il parlait d’aujourd’hui. Simplement, cette sociologie-là est non moins idiote que la science économique qui triomphait jusqu’en 2008. Et prenons un risque : la sociologie, réputée critique, de ceux qui s’attachent aux logiques de la reproduction sociale n’a-t-elle pas parue, par moment, comme obnubilée par la reproduction d’un ordre immuable des choses, dans un schème qui mène du même au même ? Et ne voit-on pas une certaine sociologie, se présentant comme étant enfin débarrassée du discours analytique et critique, se vautrer dans le calcul des corrélations et l’analyse multifactorielle du « social capital » : ce « social capital » serait « élevé » dans les pays nordiques au vu du nombre de clubs, associations, etc., dont on est membre – ça se compte, et donc ça fait un chiffre à mouliner dans l’ordinateur – alors que le même « social capital » serait « bas » dans les pays méditerranéens, où les convivialités fonctionnent sur un mode informel, sans donc livrer de chiffre à mouliner. Après tout, le problème est-il très différent de celui que m’expose un ami professeur de géologie : il déplore, lui, qu’une majorité de ses étudiants thésards soient obnubilés par le mesurage – nous avons désormais de si merveilleux outils pour mesurer – sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’est la chose qu’ils mesurent.

9°) Donc, je ne crois pas qu’un peu plus ou beaucoup plus de sociologie suffise à réhabiliter la « science économique » – dont les tenants traitent au demeurant la sociologie de « blabla sociologique ». Je crois que pour sortir tant la sociologie de l’ornière positiviste qui la guette que la « science économique » de la déconsidération que la crise lui a très heureusement infligée, il faut d’abord et avant tout sortir du positivisme sacralisant le peu qui est mesurable, et qui n’est constitué que par les artefacts avec lesquelles nous avons construit une certaine mesurabilité. Il me paraît que la science pointue, plus elle va, nous offre une richesse en questionnements épistémologiques telle que les sciences sociales devraient d’urgence s’en inspirer. Ce qu’elles commencent à faire au demeurant : le questionnement épistémologique progresse dans toutes les sciences humaines, en psychologie comme en sociologie. La pensée de la complexité, suivant Morin ou Le Moigne ou beaucoup d’autres, illustre cela, aboutissant à ce que l’approche scientifique ne doive déjà plus descendre du haut des chaires académiques, mais, d’abord, se mêler in concreto d’assister les interventions de terrain, bref d’enrichir la praxis commune. La gloire de la science est dans la rue.
Pour ce qui est de la « science économique », je serais déjà heureux qu’on se rappelle qu’il s’agissait au départ non pas de science, mais d’ « économie politique ». Cela me ravit, après les années de plomb, de la voir renaître avec Stiglitz, Krugman, Sen et Paul Jorion et beaucoup d’autres. Vive le constructivisme : il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire.

jeudi 14 avril 2011

Par-delà nature et culture de Philippe Descola: LES 4 ONTOLOGIES

 Extrait de la lecture de Par-delà nature et culture de Philippe Descola par Raphaël Bessis, d'après article en version longue paru dans le N° 24 de la revue Multitudes.
” Philippe Descola dans Par-delà nature et culture (2005) tâche d’élaborer, au travers d’une classification des formes d’écologie symbolique, les pièces élémentaires d’une sorte de syntaxe de la composition du monde. Quatre schèmes fondamentaux ou matrices ontologiques (l’animisme, le naturalisme, le totémisme et l’analogisme) seront ainsi exhumés de l’immense champ des monographies ethnologiques, permettant à leur auteur d’établir une critique de la raison naturaliste. C’est cette révolution épistémologique que nous nous efforcerons le plus fidèlement de restituer.Les quatre ontologies fondamentales”
[…]
Les quatre ontologies fondamentales
“Tâchons de définir moins succinctement ces quatre matrices ontologiques qui permettent d’établir les différences et les ressemblances entre soi et les existants, et qui sont à la base de l’élaboration ethno-épistémologique de Philippe Descola.
L’animisme
     Ce qui caractérise généralement l’animisme c’est « l’imputation par les humains à des non-humains d’une intériorité identique à la leur » (p. 183). Cette définition minimale nous ouvre à l’idée essentielle que « ce n’est pas au moyen de leur âme qu’humains et non-humains se différencient, mais bien par leurs corps » (p. 183). C’est ce dont témoigne Anne Christine Taylor lorsqu’elle affirme que, dans les sociétés animiques, « ce qui distingue les espèces, en définitive, c’est l’habit ». Ainsi, les plantes et les animaux sont « des personnes, revêtues d’un corps animal ou végétal dont elles se dépouillent à l’occasion pour mener une vie collective analogue à celle des humains : les Makuna, par exemple, disent que les tapirs se peignent au roucou pour danser et que les pécaris jouent de la trompe durant leur rituels, tandis que les Wari’ prétendent que le pécari fait de la bière de maïs et que le jaguar ramène sa proie à la maison afin que son épouse la cuisine. » (p. 187) Le corps possède donc le rôle qui est d’ordinaire dévolu à l’âme pour les occidentaux, celui d’un « différenciateur ontologique » (p. 188).
De là il s’ensuit que, dans l’univers animique, tout est affaire de perspective : « Les humains, en conditions normales, voient les humains comme humains, les animaux comme animaux et les esprits (s’ils les voient) comme des esprits ; [certains] animaux (les prédateurs) et les esprits voient les humains comme des animaux (des proies), tandis que [d’autres] animaux (le gibier) voient les humains comme des esprits ou comme des animaux (des prédateurs). En revanche, les animaux et les esprits se voient [eux-mêmes] comme humains ». On comprend alors en quoi le perspectivisme est un « corollaire ethno-épistémologique de l’anismisme » nous dit Viveiros de Castro.
Le naturalisme
     Le naturalisme inverse la formule de l’animisme « en articulant une discontinuité des intériorités et une continuité des physicalités » (p. 241). Selon Viveiros de Castro, si « l’animisme est « multinaturaliste » puisque fondé sur l’hétérogénéité corporelle de classes d’existants pourtant dotés d’un esprit et d’une culture identiques, (…) le naturalisme est « multiculturaliste » en ce qu’il adosse au postulat de l’unicité de la nature la reconnaissance de la diversité des manifestations individuelles et collectives de la subjectivité » (p. 242).
Cependant aujourd’hui, relève Philippe Descola, les savants sont « moins prompts à affirmer une discontinuité entre les humains et les non-humains » (p. 251). L’éthologie avec William McGrew qui évoque l’idée d’une « culture matérielle » pour les chimpanzés, les sciences cognitives avec Francisco Varela qui pose l’esprit comme un « systèmes de propriétés émergentes résultant de la rétroaction continue entre un organisme et un milieu ambiant » (p. 260) et qui évacue ainsi l’idée d’une intériorité intrinsèque, et la philosophie morale et juridique avec Peter Singer qui tente d’étendre les droits humains à certains grands primates, forment autant de développements qui signent les craquelures de l’ontologie moderne naturaliste. Nous verrons d’ailleurs, un peu plus loin, que le mode d’identification naturaliste vit, sans doute sous l’effet des processus liés à la mondialisation, une série de mutations qui l’achemine plutôt en direction d’un fonctionnement de type analogique.
L’analogisme
     L’analogisme est « un mode d’identification qui fractionne l’ensemble des existants en une multiplicité d’essences, de formes et de substances séparées par de faibles écarts, parfois ordonnées dans une échelle graduée, de sorte qu’il devient possible de recomposer le système des contrastes initiaux en un dense réseau d’analogies » (p. 280). Cette forme d’ontologie est « très commune » (p. 280) sur la face du monde. « Elle s’exprime, par exemple, dans les corrélations entre microcosme et macrocosme qu’établissent la géomancie et la divination chinoise, ou dans l’idée, courante en Afrique, que des désordres sociaux sont capables d’entraîner des catastrophes climatiques » (p. 280).
Parce que « l’intériorité et la physicalité sont ici fragmentées en chaque être entre des composantes multiples, mobiles et en partie extra-corporelles [doctrine antique des quatreéléments, théorie chinoise ou ayurvédique des cinqéléments, jeu des oppositions entre humeurs masculines et féminines que l’on retrouve, par exemple, en Afrique], dont l’assemblage instable et conjoncturel engendre un flux permanent de singularités » (p. 314), l’analogisme se protège en usant de l’analogie avec une « systématicité admirable » (p. 315), et ce, « afin de cimenter un monde rendu friable par la multiplicité de ses parties » (p. 315). Au centre de cette ontologie, « c’est bien la différence infiniment démultipliée qui fait l’état ordinaire du monde, et laressemblance le moyen espéré de le rendre intelligible et supportable » (p. 281).
Le totémisme
     A l’inverse, dans le totémisme, ce n’est pas l’éclatement, ou l’émiettement en singularités qui menace, mais c’est la fusion sans ambiguïté au sein d’un collectif hybride d’individus (humains et non humains). Au cœur de cette ontologie se situe les êtres du Rêve, les êtres originaires, qui sont le plus souvent présentés « comme des hybrides d’humains et de non-humains déjà répartis en groupe totémiques au moment de leur venue. Ils sont humains par leur comportement, leur maîtrise du langage, l’intentionnalité dont il font preuve dans leurs actions, les codes sociaux qu’ils respectent et instituent, mais ils ont l’apparence ou portent le nom de plantes ou d’animaux et sont à l’origine des stocks d’esprits, déposés dans les sites où ils disparurent, et qui s’incorporent depuis dans les individus de l’espèce ou de l’objet qu’ils représentent et dans les humains qui ont cette espèce ou cet objet pour totem » (p. 207).
C’est parce que les humains, les totems et tous les autres existants « furent placés dans l’ordre social-et-naturel par les êtres du Rêve qu’il existe entre eux tous une relation pérenne d’origine et de substance communes » (nous dit Francesca Merlan), d’où se déploie l’idée que « l’homme et la nature forme un tout organique, un tout à la fois vivant et social ». C’est cette « continuité interspécifique des physicalités et des intériorités » (p. 225) qui fait la spécificité de cette ontologie (ou de ce mode d’identification), où chaque individu est « l’actualisation d’un des états successifs par lesquels est passée la genèse de l’identité collectivepropre à l’ensemble dont il fait partie » (p. 407)” […]

mardi 12 avril 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (lecture participative)



« L’impuissance de la vie se manifeste en ceci que le commencement et le résultat se séparent. Il en est de même dans la vie des individus et des peuples. Chaque Esprit populaire déterminé n’est qu’un individu dans la marche de l’histoire universelle. La vie de chaque peuple fait mûrir un fruit, car son activité vise à réaliser complètement son principe. Mais ce fruit ne retombe pas dans le giron du peuple qui l’a produit. Il ne lui est pas permis d’en jouir. Au contraire, ce fruit devient pour lui une boisson amère. Il ne peut la rejeter car il en a une soif infinie, mais gouter à ce breuvage est sa ruine en même temps que l’avènement d’un nouveau principe. Le fruit redevient germe, germe d’un autre peuple qui mûrira. »

Hegel , « La raison dans l’Histoire »

vendredi 8 avril 2011

L'archaïque démystifie le contemporain


DREAMS...

« Svetlana Alexievitch, écrivaine biélorusse,
……
C’est le 25e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. L’histoire est-elle ironique ?
Le monde n’a pas tenu compte de la première leçon atomique. La recherche sur les sources d’énergie alternative est encore l’apanage de gens qu’on ne prend pas au sérieux, alors qu’elle doit être l’affaire de tous. Le rationalisme est dans une impasse. D’où un sentiment suicidaire.
 Dans le film de Kurosawa, personne ne sait rien. Seuls quelques scientifiques de l’atome connaissent la vérité. L’un d’entre eux est tellement désespéré qu’il saisit son cartable et s’en va dans l’océan pour se suicider, de repentir. Il comprend que son cartable ne contient pas des plans d’avenir, mais des vieux manuscrits, la destruction du monde




Le tsunami au Japon a transformé le progrès en cimetière.  »


http://www.liberation.fr/monde/01012326481-la-lecon-de-tchernobyl-n-a-pas-ete-apprise

mercredi 6 avril 2011

RFID, LA POLICE TOTALE


Au sens premier depuis le XIIIe siècle, la police est le gouvernement de la cité - gestion et discipline, exercice du pouvoir politique - avant de désigner l’organisation rationnelle de l’ordre public.

Subterfuge & Pièces et Main d’oeuvre
présentent

RFID : la police totale

un film de 28 minutes contre la tyrannie technologique et l’avènement de la société de contrainte.

On peut voir et télécharger ce film sur http://websuterfuge.free.fr/rfid.html

On peut le commander en DVD, en envoyant un chèque de 5 euros (à l’ordre des Bas-Côtés) aux Bas-Côtés, 59 rue Nicolas Chorier, 38000 Grenoble, en précisant lisiblement sa commande et son adresse.

Nous encourageons évidemment tout un chacun à le télécharger, à le diffuser, et à organiser des projections et des débats contre l’invasion des RFID.

Peu de gens encore, hors des laboratoires, des services vétérinaires et de logistique, connaissent les RFID (Radio Frequency Identification), aussi nommées "étiquettes électroniques", "intelligentes", "smart tags", "transpondeurs", "puces à radiofréquences", "puces sans contact". Ces mouchards nés durant la seconde guerre mondiale supplantent désormais les codes-barres dans les objets de consommation et sont implantés dans les animaux, les titres de transport et d’identité, les livres des bibliothèques, les arbres des villes, toutes choses de proche en proche, et même de plus en plus d’êtres humains. Sans les nanotechnologies, qui permettent de réduire leur taille et leur prix, les puces RFID n’infesteraient pas nos vies et IBM ne pourrait pas proposer aux décideurs son programme de puçage généralisé de tout et de tous (des espaces "naturels" aux décors urbains, des marchandises aux infrastructures d’énergie, de transports et aux services, de santé, d’éducation, des animaux aux humains) baptisé "planète intelligente".

Voici venu le temps du marquage électronique, universel et obligatoire. Bientôt il sera criminel d’extraire de son corps sa puce d’identité.
- Avez-vous quelque chose à vous reprocher ?


Merci de faire circuler,
Pièces et Main d’oeuvre

mardi 5 avril 2011

LES ENTUBAGES D'ARTE: faune & flore de Tchernobyl

il s’agit d’un commentaire attirbué à Michel FERNEX ( http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2011/04/fukushima-les-shadoks-et-leau-radioactive.html)
Michel Fernex est professeur émérite de la Faculté de Médecine de l’Université de Bâle. Il est membre des Physiciens pour une responsabilité sociale et de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire. Il était membre du comité directeur sur les maladies tropicales au sein de l’Organisation Mondiale de la Santé. Il est aussi président de l’organisation « Les enfants de Tchernobyl Belarus »[1].
Sa femme, Solange Fernex, était une femme politique du parti des Verts français.
Il a dirigé la campagne pour l’indépendance de l’OMS par rapport à l’Agence internationale de l’énergie atomique.
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VERS L’EXTINCTION DES ESPECES ANIMALES À TCHERNOBYL
Le rôle de la radiophobie et le film d’Arte
INTRODUCTION
Pour que le nucléaire prenne un nouvel essor, il faut effacer Tchernobyl. Déjà en 1958, un groupe d’étude de l’Organisation Mondiale de la santé (OMS Série Rapport Technique 151) prônait l’ignorance pour permettre à l’industrie nucléaire de proliférer sans rencontrer d’opposition dans la population. Pourtant, cette démarche était fond
amentalement contraire à la Constitution de l’OMS, qui impose à cette organisation » d’aider à former, parmi les peuples, une opinion publique éclairée » (Documents Fondamentaux OMS Genève).
En 1956, les cinq puissances nucléaires installaient l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) au sommet de la hiérarchie de l’ONU, sous leur surveillance directe. En 1959, l’OMS signait l’Accord (WHA 12/40) qui la soumettait dans le domaine du nucléaire à l’AIEA dont le premier objectif statutaire est « d’accélérer et d’accroître la contribution de l’énergie nucléaire à la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier ».
Après l’explosion du réacteur, les isotopes radioactifs ont été propulsés en hauteur par la chaleur de l’incendie. Les vents les ont dispersés sous forme de poussières ou nanoparticules dans les fumées ou de gaz pouvant s’élever très haut. Certains nuages ont fait le tour de l’hémisphère Nord de notre planète en guère plus d’une semaine, laissant sur les pays des empreintes radioactives. La majorité des retombées ont atteint l’URSS, l’Europe centrale et la Turquie; 50% restent sur les trois nouvelles républiques voisines du réacteur: le sud-ouest de la Fédération de Russie, l’Ukraine et le Belarus, qui est le plus contaminé.
Contrairement au Bélarus et à la Fédération de Russie qui ignorent ou minimisent les dommages sanitaires engendrés par l’explosion du réacteur, l’Ukraine informe périodiquement la presse sur l’état de santé de ses populations. Son ambassade à Paris a fourni le 26 avril 2005 les chiffres suivants: 3,5 millions d’Ukrainiens ont été fortement irradiés, parmi eux, 1,3 millions d’enfants. 160.999 citoyens ont été évacués; et on compte dans leurs rangs 84,7% de malades. Le gouvernement indique qu’il y a 89,85% de malades dans les familles qui demeurent dans les zones contaminées. Le suivi médical de ces populations, montre que chaque année la proportion de malades s’accroît (1).
LA « RADIOPHOBIE »
La « radiophobie » est le terme réinventé il y a dix ans, pour tenter de supprimer de la mémoire des peuples toute les anomalies ou pathologies qu’entraîne Tchernobyl. Chacun devrait faire pénétrer dans son cerveau que ces maux sont le fruit de la peur des rayonnements et du stress causé par les informations alarmantes propagées par les médias. Tous doivent s’efforcer de croire que les invalides qui coûtent si cher à l’Ukraine sont dus à la « radiophobie ». La « radiophobie » causerait le vieillissement précoce, les cancers et les leucémies, les décompensations cardiaques chez les hommes jeunes, les maladies neuropsychiques, endocriniennes, ophtalmologiques, infectieuses ou autoimmunes comme le diabète grave du petit enfant et la maladie de Hashimoto, de même que l’augmentation des malformations congénitales et de la mortalité prénatale que les médecins sur le terrain attribuent aux radionucléides artificiels du réacteur de Tchernobyl. C’est ce que tente de nous enseigner l’AIEA.
Comme il est peu vraisemblable que la « radiophobie » soit transmissible aux animaux sauvages, il semble judicieux de profiter des recherches scientifiques entreprises autour de Tchernobyl pour mesurer l’impact des radiations sur la faune. En effet, ces animaux sauvages dans un rayon d 30 km autour de Tchernobyl souffrent moins du stress qu’ailleurs, du fait de l’interdiction totale de la chasse depuis 25 ans dans cet espace. Les médias n’ont pas de prise sur les espèces sauvages et les humains ont déserté les 2 044 km carrés entourant le réacteur détruit. Dans ce vaste espace protégé, les animaux sont à l’abri des hommes et ne risquent pas de succomber à des accidents de la circulation. Ils ont rapidement appris que la chasse n’y était jamais pratiquée.
Cette zone d’exclusion fait l’objet d’études dont on parle peu. Ce silence permet à l’AIEA et l’UNSCEAR de rassurer les Nations Unie, suite au Forum 2006, en rapportant des anecdotes et négligeant ces travaux scientifiques réalisés sur place. Ainsi les gouvernements réunis par l’ONU apprennent que cet espace est devenu un paradis naturel pour les bêtes qui s’y reproduisent allègrement. Les gouvernements semblent ignorer les publications en anglais que les chercheurs sur le terrain à Tchernobyl publient régulièrement dans de bonnes revues anglo-saxonnes. Les pays représentés à New York envisagent de créer une zone touristique qui deviendrait un Parc National sur le territoire qui entoure le réacteur. Au centre de ce Parc d’Attraction, on construira un monument géant, comparable aux pyramides d’Egypte. Beaucoup d’experts considèrent ce deuxième sarcophage comme totalement inutile, mais il coûtera 700 millions de dollars et le duo Bouygues-Vinci bénéficiera de cette somme payée par les nations.
Pour défendre l’idée de l’exploitation commerciale de ces paysages idylliques, de ce « paradis onusien pour les bêtes sauvages autour de Tchernobyl », un film a été diffusé par la chaine binationale ARTE :
« TCHERNOBYL, UNE HISTOIRE NATURELLE? »
Le titre contient une interrogation qui devrait inciter les spectateurs à élucider l’énigme que ce reportage pourrait révéler. Cependant les images de divers animaux filmés près de Tchernobyl permettent momentanément d’oublier les quelques 9 millions de victimes humaines des retombées radioactives qu’évoquait en 2001 Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies. Il prévoyait que ce chiffre pourrait augmenter (2).
Ce documentaire sur la faune sauvage de Tchernobyl aurait permis d’illustrer les problèmes de survie des espèces animales, car les travaux résumés ci-dessous montrent que toutes souffrent, au même titre que les centaines de milliers d’humains qui habitent encore sur de vastes territoires contaminés. En effet, les familles des communautés rurales demeurent en permanence soumises à des faibles doses de rayonnements ionisants, surtout internes, suite à la consommation d’aliments contaminés. Les habitants des villages sont les principales victimes car ils récoltent les petits fruits et les champignons très abondants, partout gratuitement disponibles dans la nature. Ils produisent eux-mêmes leurs légumes et leur lait produit au village. Ces aliments sont encore chargés de radionucléides artificiels comme le radiocésium (Cs-137), le strontium (Sr-90) ou des dérivés de l’uranium.
Fallait-il que ce documentaire occulte en grande partie les difficultés que rencontrent depuis 25 ans les animaux chroniquement irradiés pour se reproduire? Le film a montré certains obstacles que rencontrent les hirondelles, oiseaux qui ne passent guère plus de la moitié de l’années à Tchernobyl, le reste de leur temps étant consacré aux migrations et à l’hivernage en Afrique. Cette séquence a donné l’impression aux spectateurs que les hirondelles constituent une exception pour la faune et non la règle sur ce territoire.
Le film a été encore plus superficiel, quand il a été question des petits rongeurs forestiers. En effet, l’image s’attarde à plusieurs reprise sur un homme qui piège des campagnols et des mulots et prétend que ces animaux abondent et se portent bien dans ce milieu fortement contaminé. Puis cet homme se vautre pour sa sieste sur un sol forestier dont on nous laisse entendre qu’il est très radioactif. Cette provocation est complétée par l’image d’un vieux monsieur, le seul sujet qui vive illégalement dans cette zone particulièrement contaminée, en train de consommer des produits de son potager. Il aurait été instructif de rappeler aux spectateurs que cinq cent milles enfants sont encore contraints de consommer des aliments contaminés par les radionucléides de Tchernobyl, et que 80% d’entre eux sont malades.
Dans ce contexte, des images de chevaux des steppes de Mongolie lâchés à Tchernobyl, contribuent à la désinformation.
Revenons aux rongeurs des forêts de cette région que des chercheurs russes et biélorusses ont étudiés dès 1986. Exposés aux radiation des premiers jours après l’explosion, une partie des rongeurs sont morts des suites du choc radiologique initial. On parle de choc d’iode, du fait de la très haute proportion d’iode-132 les premiers jours, suivi par l’iode-131 qui reste dominant pendant quelques semaines, accompagné dès le début par cent autres radionucléides. Irina Pelevina note que les rongeurs survivants sont devenus hypersensibles aux rayonnements artificiels, même à très faibles doses. Pelevina montre que c’est aussi le cas aussi pour les enfants. Elle trouve chez les rongeurs, comme chez les enfants un faible pourcentage de sujets résistants (3). Dans la nature, la mort des sujets les plus sensibles, peut faire émerger des lignées de rongeurs résistants. L’administration soviétique sélectionnait pour le travail dans l’industrie nucléaire, un personnel relativement résistant aux rayonnements ionisants.
L’arrêt du financement des recherches a obligé d’interrompre ces études à Tchernobyl car ce sujet ne convenaient ni aux autorités ni à l’AIEA, la principale source de financement dans ce domaine au Belarus. Bien des publications ont été censurées, même les actes de la conférence sur les accidents nucléaires, conviée à Genève par l’OMS, du 24 au 27 novembre 1995. Ce congrès avait réuni trois ministres de la Santé et 700 médecins et experts. Les participants ont été surpris que les actes qui rassemblaient plus de cent travaux, promis pour mars 1996, ne leur parviennent jamais. Le Dr Hiroshi Nakajima, ancien Directeur Général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui avait organisé cette conférence, explique en direct à la Télévision Suisse Italienne, en 2001, que la non-publication des actes est due aux textes juridiques qui lient l’OMS à l’AIEA (4).
Les équipes du laboratoire de génétique du Prof. Rose Goncharova ont suivi les rongeurs de Tchernobyl sur 22 générations, soit de 1986 à 1996. Pour mettre en évidence une augmentation des mutations chez les foetus il faut disséquer les femelles, et comparer leur génome avec celui des foetus. C’est ainsi que l’augmentation de la fragilité du génome, de génération en génération, a été démontrée. Les animaux et leurs descendants sont ainsi génétiquement fragilisés (5). Ce n’est qu’au bout de 20 générations, qu’une sélection naturelle des lignées de campagnols plus résistants au stress oxydatif induit par les rayonnements, débouche sur un certain équilibre dans cette population de campagnols. Cependant après 10 à 15 générations, les généticiens constatent de plus en plus de foetus morts dans l’utérus maternel. Cette augmentation est statistiquement hautement significative (6). Parler de la bonne santé de ces rongeurs, après en avoir saisi un avec deux doigts, comme cela a été montré dans le film, n’apporte au spectateur qu’une information inexacte : sans autopsies des rongeurs, cette forte mortalité passe inaperçue.
Goncharova montre que les zones les plus contaminées par Tchernobyl, ne sont pas les seules qui constituent un danger pour la faune. Jusqu’à 330 km du réacteur, les campagnols présentent encore, mais plus progressivement pendant les dix années d’étude, une augmentation des mutations de génération en génération. Cette augmentation est due à l’instabilité génomique probablement initiée par le choc d’iode, puis entretenue et aggravée par une très faible irradiation persistante. Transposé chez les humains, 20 générations correspondent à 3 ou 4 siècles.
À 200km de Tchernobyl, dans une zone où les retombées radioactives ont rapidement baissé à la surface des sols, Goncharova avec Sloukvine, un biologiste spécialisé dans l’élevage industriel des carpes, étudient la reproduction de ces poissons dans des étangs alimentés par une eau impeccable. On retrouvait une activité spécifique de Cs-137 d’à peine un curie par km carré, uniquement dans la vase du fond des étangs. Pourtant 70% des oeufs fécondés des carpes donnaient naissance à des larves informes, dont les cellules présentaient beaucoup d’anomalies et le développement cessait. Chez les alevins qui ont survécu, Sloukvine trouve en automne de multiples malformations de la bouche, des nageoires, du squelette ; les opercules peuvent manquer. Il faut aller à 400 km de Tchernobyl pour trouver des jeunes poissons normaux dans les élevages (7).
BON SUJET POUR UN REPORTAGE CINEMATOGRAPHIQUE
Grâce à la présence de A.P. Møller, du CNRS à l’Université Paris Sud et de T.A. Mousseau de l’Université de South Carolina, Columbia, USA, qui travaillent autour de Tchernobyl depuis plus de dix ans, un réalisateur indépendant aurait eu la possibilité de choisir des sujets à filmer sur la base des travaux réalisés ou en cours. Ces travaux concernent les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les batraciens, ainsi que des invertébrés, comme les insectes et les araignées.
Dans leur réponse à des critiques de personnes sans expérience propre dans ces domaines, l’équipe de Møller et Mousseau est amenée à les éclairer en leur expliquant la portée de leurs travaux. Ils expriment leur surprise que d’autres recensements de la faune avec un suivi de quelques années manquent partout ailleurs. Ils notent que cette carence touche aussi le suivi des populations humaines (8).
Pour les trois pays voisins de Tchernobyl, l’Ukraine constitue dans une certaine mesure une exception en ce qui concerne le suivi médical des populations. Pour des cohortes de victimes des bombes atomiques au Japon, le suivi avait débuté peu après le départ des Américains, et a duré plus de 60 ans. Il est enfin question de commencer ce type de suivi à Tchernobyl, avec un retard de 25 ans…
Déclin de la faune sauvage.
Avec des collaborateurs venus de nombreux pays, Møller et Mousseau réalisent des inventaires quantitatifs pour des vertébrés et pour des arthropodes, insectes pollinisateurs, papillons et bourdons, végétariens, sauterelles, et prédateurs, taons et araignées. Sur la base de protocoles clairs, ils répètent les comptages pendant quelques années consécutives, pour valider les résultats. En outre des spécialistes étudient les mécanismes qui réduisent la survie des animaux irradiés et multiplient les échecs lors de la reproduction. Ils montrent en particulier que les bêta carotènes, la vitamines A et E sont des antioxydants protecteurs, mais que les radicaux libres ou peroxydes que génèrent les rayonnements épuisent la capacité des bêta carotènes de prévenir ou rapidement réparer les dommages dans les cellules. La perte des bêta carotènes passe aussi par la mue annuelle du plumage dont la couleur vive repose sur ces caroténoïdes. À cette perte s’ajoute celle consécutive à l’effort et au stress qu’impose la migration. En outre, les femelles enrichissent leurs oeufs en bêta carotènes (9).
Les recensements des équipes de Møller et Mousseau ont lieu prioritairement sur les 2 044 km carrés évacués par les humains en 1986, mais ouverts sur l’extérieur pour toute la faune. Cet espace constitue leur laboratoire de recherche. Au début, H. Ellegren venu de Suède, avait déjà défini une zone de contrôle sur un territoire demeuré relativement peu touché par les retombées radioactives de 1986, situé à Kanev au centre de l’Ukraine (10). Kanev fournit la possibilité de comparer statistiquement les données collectées dans la zone d’exclusion dont les sols sont très variablement mais parfois très fortement contaminés avec cette zone de contrôle remarquablement épargnée. Ces comparaisons renforcent la valeur scientifique des recherches.
Pour collecter sur le terrain des données exploitables, il faut connaître la biologie des espèces étudiées. Par exemple, pour les araignées on compte, par unité de surface, les toiles qui sont renouvelées la nuit. Tôt le matin, les fils sont mis en évidence par les gouttelettes de rosée. Pour tous les arthropodes l’augmentation de la radioactivité des sols entraine une réduction significative des populations (11). Pour les mammifères, on compte les traces dans la neige qui couvre cette région trois mois par an. Pour dénombrer les passereaux, il faut savoir reconnaître avec certitude une centaine d’espèces à leurs cris et surtout à leurs chants.
Indépendamment des recensements réalisées par les biologistes, des techniciens mesurent sur le sol les rayonnements artificiels alpha, bêta et gamma, là où les décomptes ont lieu. Les biologistes n’ont pas connaissance des mesures de la radioactivité artificielle. Ultérieurement, des statisticiens confronteront les inventaires et l’activité spécifique des radionucléides. Ces dernières mesures sont comparées à celles d’experts gouvernementaux ; elles coïncident.
L’absence d’autres inventaires est surprenante et explique le fait que les diplomates réunis à New York considèrent le périmètre du réacteur comme un paradis pour la faune. On raconte, à titre de preuve, l’arrivée dans ce site de l’élan, de l’ours et du loup qui n’étaient pas présents avant l’explosion. Le film montre ces espèces de grande taille (très peu d’images de loups, mis à part des passages flous pris la nuit avec l’éclairage infra-rouge), qui ont trouvé un refuge dans ces 2 044 km carrés abandonnés par les humains. Il n’y a pas de véhicules qui circulent, pas de chiens ni autres animaux domestiques et avant tout pas de chasse sur ce territoire. Se réfugier dans un tel espace protégé est un comportement qu’on observe dans toutes les réserves intégrales.
Pour les oiseaux, les chiffres fournis par les ornithologues comportent deux dimensions : d’abord le nombre d’espèces (biodiversité), puis pour chaque espèce le nombre d’individus ou de mâles chanteurs, dans des milieux donnés. Pour la corrélation statistique la radioactivité du milieu est exprimée en logarithme des µgray/h (12, 13). Pour toutes les espèces, l’augmentation de la radioactivité au sol va de pair avec une fonte des l’effectifs. Les différences entre les relevés réalisés à Tchernobyl et ceux réalisés à Kanev sont hautement significs différentes : l’hirondelle de cheminée, le rougequeue noir, le moineau domestique ; la première espèce hiverne au sud de l’équateur, la seconde autour de la Méditerranées et le moineau est sédentaire (16).
Des résultats ont été diffusés par la BBC par Matt Walker sous le titre de « Les oiseaux de Tchernobyl ont un petit cerveau », il est question de « harmful legacy » : l’héritage, c’est un volume crânien réduit chez 550 oiseaux répartis sur 48 espèces, qui sont nés l’année précédente à Tchernobyl dans un environnement hautement radioactif. Ces oiseaux nés dans un milieu hautement contaminé ont un cerveau d’un volume de 5% plus petit que ce le cerveau des adultes. Ces handicapés cérébraux courent le risque de ne pas surmonter des difficultés, d’avoir des difficultés d’adaptation dans un environnement hostile, ou des problèmes d’orientation pendant les migrations. La différence est statistiquement significative (http//dx.plos.org/10-1371/journal.pone.0016882).
La raréfaction des prédateurs (17).
Pour mesurer quantitativement la population des oiseaux prédateurs, on utilise selon l’espèce, des méthodes différentes. Par exemple, pour estimer le nombre des prédateurs d’hirondelles comme les faucon hobereaux et les éperviers, on compte les attaques de ces deux rapaces le matin où l’on réalise le baguage de la colonie d’hirondelles. Le dérangement des couples chargés du nourrissage des petits, fait tourbillonner et crier toutes les hirondelles au dessus de la colonie. La fréquence des attaques des rapaces dans différentes colonies est comparée. On constate qu’il y a moins d’attaques de prédateurs au dessus des colonies implantées sur des terres hautement contaminées, qu’autour de colonies d’importance égale, mais dans un environnement avec moins de radionucléides sur le sol. Le territoire contrôle de Kanev fournit des chiffres normaux pour des colonies dans un milieu radiologiquement propre. On peut interpréter ces résultats, comme étant la conséquence de la stérilité des rapaces qui consomment des proies radioactives et n’ont donc pas de progéniture à nourrir au printemps.
Pour les prédateurs des petits rongeurs, on parcourt à plusieurs reprises des trajets routiers déterminés en comptant les rapaces proches de ces axes ou les franchissant dans un sens. Les secteurs fortement radioactifs ne retiennent guère les buses variables et les faucons crécerelles, alors que les effectifs augmentent dans les régions peu contaminées. Ces différences, liées à la radioactivité des milieux, sont statistiquement significatives. Tant que les proies, campagnols et mulots n’ont pas été comptés, on serait tenté de rapporter la rareté des prédateurs à un nombre réduit de proies, ce qui est la règle en biologie. Cependant, à Tchernobyl une autre explication reste possible : les proies excessivement radioactives sont devenues toxiques pour les prédateurs qui n’ont, en conséquence, pas de progéniture à nourrir, comme ce fut le cas dans les années 60 avec le DDT qui fit presque disparaître le faucon pellerin d’Europe.
En 2011, Møller et Mousseau rassemblent les données qu’ils ont accumulées durant 15 ans sur l’ensemble du territoire étudié, et cela pour tous les taxons. Il s’avère que des mammifères aux insectes on retrouve sans exception que plus la radioactivité artificielle du sol est élevée, moins l’espèce est représentée (18). Dans un milieu naturel ouvert, l’arrivée d’animaux venant des territoires voisins évite l’extinction définitive des espèces.
CONCLUSION ET COMMENTAIRE SUR LE FILM.
L’histoire naturelle de Tchernobyl aurait dû être ce qui se déroule dans la nature dans la zone d’exclusion de 30 km de rayon autour du réacteur atomique détruit en 1986. Des chercheurs encore sur place ont consacré des années à l’étude de la faune et au suivi de différentes espèces. En réalisant un bon documentaire, un cinéaste indépendant aurait pu faire profiter les spectateurs de découvertes importantes faites dans ce laboratoire à ciel ouvert. Il pouvait faire appel au naturaliste du CNRS de Paris Sud, qui travaille sur le terrain depuis plus de dix ans. Avec la collaboration de spécialistes de nombreux pays, Møller & Mousseau décrivent l’impact des rayonnements ionisants sur l’ensemble de la faune. S’en tenir à deux rongeurs médiocrement étudiés sur le terrain et présenter de façon assez confuse ce qui se passe chez les hirondelles, comme si cette espèce était l’exception et non la règle, c’est insuffisant. Volontairement insuffisant.
Pour le monde végétal, le film nous apprend que les pins sont vulnérables, et les bouleaux moins, ce qui permet à cette espèce pionnière d’envahir de nombreux espaces, y compris la ville abandonnée de Prypiat. Les fourrés de bouleaux sont d’une grande pauvreté à côté des forêts qui accompagnent les rivières et les fleuves du Bélarus et de l’Ukraine. Il faudra des siècles pour qu’une forêt digne de ce nom renaisse autour de Tchernobyl.
Les spectateurs auront résolu l’énigme proposée par le titre du film. Ils auront découvert la cause de la médiocrité de l’information livrée. À quoi sert cette permanente accumulation de mensonges par omission dont est composé le scénario? À qui rapporte le crime? Certes, le réalisateur n’est pas le premier bénéficiaire.
Retenons que le principal objectif statutaire de la puissante agence de l’ONU, l’AIEA, c’est « l’accélération de l’augmentation de la contribution de l’énergie atomique pour la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier ». De toute évidence, ses membre comme tous ceux qui touchent indemnités ou salaires de cette institution ne peuvent être que juge et parti face aux problèmes que soulèvent les victimes des accidents nucléaires, principalement quand il s’agit d’humains. Mais l’AIEA est à nouveau contrainte par ses statuts d’étendre la propagande pro-nucléaire dont elle a la charge, en masquant la souffrance de la faune et en inventant des slogans comme « les animaux se sont rapidement remis du choc radiologique qui a suivi l’explosion de 1986. Ils prospèrent magnifiquement ». L’AIEA ne peut plus se servir de la « radiophobie » dont elle a déjà tellement abusé. Les biologistes constatent que de vastes espaces demeurent impropres à la survie de nombreuses espèces; seule la permanente recolonisation par des animaux venant de l’extérieur, comme chaque printemps les oiseaux migrateurs ou erratiques, permettent le maintien d’une vie maladive dans ce milieu contaminé.
L’AIEA, l’agence la plus haut placée dans la hiérarchie de l’ONU, dépendant directement du Conseil de Sécurité, soutient le lobby de l’atome qui pour accélérer son accroissement, doit à tout prix nier la vérité sur les conséquences de Tchernobyl pour la santé de la faune comme pour celle des humains.
REFERENCES
1) L’Ambassade d’Ukraine à Paris fournit le 26 avril 2005 aux autorités et à la presse les chiffres suivants; L’accident de Tchernobyl a sévèrement irradié 3,5 millions d’habitants dont 1,3 millions d’enfants. 169.999 Ukrainiens ont été évacués et 89,85% d’entre eux sont malades. Chez ceux qui vivent encore dans les zones contaminées, 84,7% sont malades. Le suivi médical montre que la proportion des malades augmente, année après année. En 2004, 94,2% des liquidateurs étaient malades. L’Ukraine considère que 2.646.106 citoyens ukrainiens sont des victimes de l’accident.
2) Kofi Annan, Secretary General of the United Nations, Foreword of Chernobyl a Continuous catastrophe. The OCHA report to the United Nations, 2000. Zupka D. OCHA-representative at the international Conference co-organized by the WHO, in Kiev, 14, 08, 2001.
3) Pelevina Irina & Titov L. Témoignage et rapport illustré, in Tribunal Permanent des Peuples; TCHERNOBYL, Conséquences sur l’environnement, la santé et les droits de la personne. Vienne, 12-15 avril 1996. Tribunal Permanent des Peuples. Paris Ecodif, ISBN 3-00-001534-5, 1996
4) Hiroshi Nakajima en direct à la Télévision Suisse Italienne, déclare que la non-publication des actes des Conférences Internationales de l’OMS en novembre 1995, est due aux liens juridiques qui lient l’OMS à l’AIEA, Film de Tchertkoff W. & Andreoli E. : Mensonges nucléaires. 2001
5) Goncharova R.I et al. Transgenerational accumulation of radiation dammage in small mammals chronically exposed in Chernobyl fallout. Radiat Environ Biophys 45: 167-177, 2006 / Ryabokon N.I. & Goncharova R.I. Transgenerational accumulation of radiation damage in small mammals chronically exposed to Chernobyl fallout Genetic processes in chronically irradiated populations of small mammals. Environmental Management and Health. no5,11: 443-446 , 2000
6) Ryabokon N.I., Smolich I.I., Kudryakov V.P. & Goncharova R.I. Long-term development of the radionuclide exposure of murine population in Belarus after the Chernobyl accident. Radiat Environ Biophys 44: 169-181, 2005
7) Goncharova R.I. & Sloukvine A.M. Study on mutations and modification variability in young fishes of Cyprinus carpio from regions contaminated by the Chernobyl radioactive fallout. In Russian-Norwegian Satellite Symposium on Nuclear accidents, Radioecology and Health , Abstract p. 27-28 October, 1994
 Møller A.P., Mousseau T.A. & de Koe F. Anecdotal and empirical research in Chernobyl Invited Reply Biology Letters do:10.1098/rsbl.2007.0528 p 1-2.
9) Møller A.P., Karada T.A. & Mousseau A. Antioxydants in eggs of great tit, Parus major, of Chernobyl and hatching success. Journal of Comparative Physiology B178, p735-743, 2008
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