jeudi 31 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (constat)

SCHEMA DE DEMANTELEMENT DE LA CIVILISATION

Déséquilibre irréversible de l’économie mondiale par la crise des produits dérivés subprimes

Enchainement des causes depuis 1945 :
Fonctionnement asymétrique du dollar dans le système monétaire international de Bretton Woods
Accumulation de créances internationales sur l’économie étatsunienne afin d’alimenter l’économie mondiale en liquidités
Concentration des risques de crédit mondiaux sur les emprunteurs étatsuniens ayant accès au refinancement de la Fed
Réexportation, par la titrisation, des risques de nationalité étatsunienne sans compensation de capital
Crise générale de solvabilité du système financier occidental par destruction de sa capitalisation réelle
Mise en œuvre des garanties publiques partiellement libérées par la relance budgétaire et monétaire
Crise de solvabilité publique, maintien de la liquidité nominale du système par le quantitative easing

Déconnexion de politique monétaire et financière de l’économie réelle

Enchainement des causes financières :
Accumulation de pertes financières latentes non comptabilisés dans les bilans bancaires adossées aux déficits et dette publiques
Stimulation de la liquidité financière par les dettes publiques et refinancement illimité des banques centrales aux États et banques « too big to fail »
Fuite de la liquidité hors des économies occidentales, croissance mondiale réelle inférieure à la croissance de la masse monétaire
Inflation dans les pays émergents, augmentation des prix nominaux à terme des actifs durables dans les pays développés
Chômage et déflation par insuffisance de la demande dans les pays développés, trappe fiscale de liquidité
Impossibilité de dévaluer les monnaies occidentales par rapport aux monnaies en excédent de balance des paiements, valeur des monnaies déconnectée de la réalité visible
Pas de régulation des déséquilibres financiers par ajustement rationnel et négocié des parités de change.

Déstructuration des équilibres politiques internationaux et domestiques

-      Énonciation des résultats probables ou avérés :
-      Tension entre les États débiteurs pour la captation de l’épargne mondiale
-      Instabilité des changes par transferts financiers internationaux non négociés des pertes de crédit non calculées
-      Baisse du niveau de vie des classes moyennes et inférieures, accroissement des écarts de revenu
-      Démantèlement des solidarités sociales publiques de répartition des revenus vitaux
-      Divergence des économies de la zone euro, éclatement à terme par impossibilité de dévaluation dans les pays insolvables
-      Menace d’effondrement général économique et politique par illiquidité des monnaies et des échanges monétisés, avènement de la sauvagerie financière universelle

source : pauljorion.com

lundi 28 mars 2011

Pour Ulrich Beck, l’industrie nucléaire fait de la planète un laboratoire




Le tremblement de terre de Kanto de 1923 vu par le caricaturiste Rakuten Kitazawa, qui passe pour le précurseur du manga japonais.Via Le dessin suggère déjà que la catastrophe n’est plus si naturelle que cela.
“La notion de catastrophe naturelle est fausse. La nature ne connaît pas de catastrophe. Un tsunami ou un tremblement de terre ne deviennent catastrophes qu’à l’horizon de la civilisation humaine” U. BeckL’énergie nucléaire est une expérimentation qui se déroule à l’échelle mondiale. Ses conséquences sont planétaires. 25 ans après la catastrophe de Tchernobyl et 25 ans après la publication du livre qui l’a rendu célèbre, La société du risque, paru en Allemagne (1) peu avant la catastrophe, Ulrich Beck, qui n’a cessé de plaider pour une politique intérieure mondiale, analyse pour les médias allemands ce qui s’est passé à Fukushima. En regroupant l’article qu’il a lui-même écrit et les entretiens dans la presse écrite et à la radio se dégage la question centrale de savoir comment prendre en compte l’imprévisible. En élargissant son thème, il aborde d’autres sujets comme la façon dont la mondialisation organise l’irresponsabilité.
“L’énergie nucléaire a transformé le monde en laboratoire. Les résultats des analyses sont présents globalement, accessibles à tous. Il faudra en prendre connaissance quel que soit le contexte culturel dans tous les pays du monde. [..] On ne pourra pas considérer ce qui s’est passé au Japon comme un malheur exclusivement et spécifiquement japonais. Certes, on identifiera comme cause le tremblement de terre et la tectonique des plaques. Mais les narrations sécuritaires devront être modifiées. Pour le moment, les questions de sécurité sont appréhendées de manière strictement technique. Les procédures d’agrément sont exclusivement techniques. Nous assistons à l’effondrement d’une telle conception (philosophie) de la sécurité […]« .Frankfurter Rundschau (13 mars 2011)
Comment prendre en compte des scénarios inédits
Dans un entretien avec la Süddeutsche Zeitung, il relève que le point commun à toutes les crises qui semblent suivre le scénario de son livre (le tsunami en Indonésie, Katrina à la Nouvelle Orléans mais aussi la crise financière) est qu’elles passaient pour improbable et qu’à chaque fois “le cadre institutionnel et cognitif a été mis en défaut”. L’idée qu’une prévention des catastrophes à venir puisse reposer sur la perception de celles qui ont déjà eu lieu ne tient plus puisque nous savons désormais que l’impossible est possible. L’inimaginable est ce que la technique exclut comme possible. Or, il faut désormais “prendre en compte l’impensable” explique le sociologue. Il poursuit : “L’une des questions essentielles des débats à venir sera de savoir comment intégrer le non calculable, l’improbable dans les procédures d’agrément”. Pour autant que je puisse en juger, il me semble qu’Ulrich Beck se trouve ici au moins dans une proximité avec le Catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy.
Les risques ne sont pas des objets palpables, précise Ulrich Beck. Ils sont “socialement et culturellement construits avec des moyens scientifiques”. Le sociologue établit, en conclusion de son texte, à l’exemple du Japon, une relation entre la négation des problèmes et l’absence de solutions alternatives. “La tendance à nier les problèmes est d’autant plus véhémente qu’il ne se profile pas d’alternatives”.
Pour l’auteur de La société du risque ? le débat public doit porter sur la question suivante : “quelle culture de la sécurité ou mieux quelle culture de l’insécurité voulons-nous accepter ?
Une commission pour sortir du nucléaire ?
Le message a semble-t-il été entendu à la Chancellerie, Ulrich Beck a été appelé à participer à la commission qu’Angela Merkel vient de mettre en place pour réfléchir à l’avenir du nucléaire. La question qu’on pose à cette assemblée est la suivante : quelle est la pertinence d’une voie de sortie du nucléaire organisant la transition vers des énergies renouvelables. Il y sera en compagnie notamment de Monseigneur Marx, l’évêque qui dialogue avec son homologue Karl dans l’au-delà et qui s’inquiète de l’avènement d’une “civilisation de la mort”.Dans le même temps le lobby nucléaire affute les couteaux et l’on prête à la chancelière dans son propre camp des visées purement électoraliste. Si c’est le cas, c’est raté, pour cette fois Elle avait affirmé que “la catastrophe au Japon marquait un tournant dans l’histoire de la civilisation technique” au sens où il y aura un avant et un après Fukushima. Mais elle ne cesse de rentrer et de sortir, rentrer sortir du nucléaire, ce qui fait que l’on n’est plus très sûr de savoir à quoi se fier.
Notre homme est devenu populaire. J’en veux pour preuve sa présence dans le journal BZ (eh oui ! la presse Springer, encore appelée journal pour poissonniers, pas spécialement portée sur les questions intellectuelles) où il est présenté comme un “prophète des catastrophes”, il élargit son propos : “ l’avancée radicale du développement scientifique sur la base d’intérêt de marchés et de recherche de progrès en fait perdre la maîtrise institutionnelle”.
L’irresponsabilité généralisée
“On peut diviser l’histoire humaine des risques en deux phases ; tout d’abord on a rendu la nature déchaînée et donc Dieu responsable des catastrophes. C’était le cas par exemple pour le tremblement de terre de Lisbonne. On ne pouvait imaginer pourquoi un “Dieu raisonnable” provoque ou laisse se faire une telle catastrophe. Depuis l’industrialisation, nous vivons des dangers et des catastrophes provoqués par les hommes et dont on rend responsables des acteurs sociaux. Le fait de rechercher des personnes responsables provoque une énorme dynamique politique. La discussion en Allemagne sur l’énergie nucléaire en fait partie ». […]
A propos de la catastrophe dans le Golfe du Mexique provoquée par DeepWater Horizont , il avait noté que “BP est aussi peu British que les produits Made in Germany ne sont allemands, rançon de la globalisation”. Il rappelle qu’après la fusion avec Amoco en 1998, l’adjectif “british” a été remplacé « par un petit mot vert d’espérance » beyond de sorte que “le sigle BP signifie Beyond Petroleum – au-delà du pétrole”.
“C’est là que l’on s’aperçoit, poursuit Ulrich Beck,que la politique intérieure mondiale favorise l’irresponsabilité organisée. Qui croit prendre “British” Pétroleum en flagrant délit doit apprendre qu’il s’agit d’une multinationale qui appartient aussi aux Américains, dont les stations de forage sont construites par des Coréens et qui paie ses impôts à Berne en Suisse. (BP pourrait aussi bien signifier Berne Petroleum)”.
Il revient sur la question de l’irresponsabilité dans la BZ: « Quand on pose la question de savoir à qui la faute, on constate immédiatement l’existence d’une sorte d’irresponsabilité organisée. Tout le monde se renvoie la balle. Les techniciens disent n’avoir commis aucune erreur et de s’être tenus à un certain nombre de pronostics. Les hommes politiques disent s’être fiés aux techniciens. Et les responsables des prognostics rejettent la faute sur les techniciens et les hommes politiques.” (1) La société du risque est paru en France 2001. On peut trouver le livre désormais en édition de poche.
Ulrich Beck né en 1944 a été jusqu’en juillet 2009 Professeur de Sociologie à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich. Il enseigne encore à la London School of Economics et à Harvard.

SOURCE: http://www.lesauterhin.eu/


Le Système, dans toute la puissance de sa crise

Prenons les excellents comptes-rendus, sous forme de synthèses très rapides avec les liens qui importent, que Jason Ditz donne régulièrement sur Antiwar.com. Arrêtons-nous à deux d’entre eux, à deux jours d’intervalle, concernant la position ou l’activité US à propos et dans la crise libyenne.
• Dans le premier cas, il s’agit du 19 mars 20911. Ditz donne une synthèse de la situation après les premières frappes aériennes, tant des avions de combat français que, un peu plus tard, des tirs de missiles de croisière Tomahawk, essentiellement par des unités de l’U.S. Navy, avec l’appoint d’un sous-marin britannique tirant les mêmes missiles (les Britanniques, cultivant leur tropisme américaniste jusque dans le détail de l’équipement de guerre et de leur emploi). L’impression, observe Ditz, est, brusquement, la mutation d’une opération conservatoire bien délimitée par la résolution 1973 de l’ONU (voir ce qu’en dit Hubert Védrine) en une opération de destruction de choc massive (“Shock and Awe 2“, titre Jason Ditz, se référant au surnom de la tactique d’écrasement massif et soudain déjà employée dans les premières heures de l’attaque contre l’Irak, il y a exactement huit ans). Ditz observe également l’évolution de la dialectique de l’un ou de l’autre, y compris Obama, passant elle aussi vers des hypothèses d’opération offensive massive, avec comme objectif la liquidation de Kadhafi, – le fameux “regime change”… Nous sommes, observe Ditz, “bien au-delà du mandat d’une No Fly Zone”. Puis il a cette exclamation, où nous soulignons un mot en gras :
«…It seems incredible that, only days ago the administration was non-committal on the notion of a no-fly zone, and now is on board for full scale war.»

jeudi 24 mars 2011

FUKUSHIMA, SYMPTOME D’AGONIE, DEBORDEMENT DE COMPLEXITE

Imbrication humaine des causes

D’après les informations qui nous ont été données, le tremblement de terre du 11 mars au Japon a normalement déclenché la procédure de mise en sécurité de la centrale nucléaire de Fukushima. Puis le tsunami est arrivé et a noyé les pompes de secours de refroidissement des réacteurs. Pour une panne d’électricité, la vie de millions de gens est mise en danger et une portion inconnue du tout petit territoire japonais risque d’être stérilisée pour longtemps. Des faits naturels se conjuguent dans une catastrophe où les conséquences apparaissent disproportionnées aux actions subjectives qui ont été effectivement engagées ou qui pouvaient être engagées pour les éviter.
La disproportion met en regard des pertes incalculables en vies humaines et en dégradation du milieu de vie avec un investissement et un objectif initiaux qui avaient un certain prix ; un investissement qui a « économisé » la vie humaine mais bien en deçà de ce qui avait été promis. Des options ont été prises à l’origine de la centrale électrique accidentée. Un projet avait été défini dans lequel un certain calcul faisait apparaître que l’électricité nucléaire à produire vaudrait globalement plus que les dépenses de conception, de construction et d’entretien sur toute la durée de vie de l’infrastructure. La comparaison du projet avec des modes alternatifs de production de la même quantité d’électricité, disponibles au même moment, avait laissé penser que le nucléaire rendrait la plus grande valeur. Le même objectif de production serait atteint à moindre coût avec les réacteurs de Fukushima. Mais que contenait vraiment l’objectif ?
En prix humain, la catastrophe en cours révèle une immense erreur de calcul. L’investissement et les coûts engagés jusqu’au tremblement de terre sont assimilables au versement d’une prime d’option dont le prix nominal a été le chiffre d’affaires encaissé par l’exploitant Tepco. L’échéance de l’option était la durée de vie prévisionnelle de la centrale électrique. Le contrat nominal sous-jacent au chiffre d’affaires prévisionnel était l’ensemble des normes techniques, sanitaires et politiques impliquées dans l’autorisation formelle publique à produire de l’électricité nucléaire. Tout le calcul financier à l’origine de la construction de la centrale s’est fondé sur une séparation politique normative de l’acceptable et de l’inacceptable ; et sur une anticipation de la disponibilité des techniques requises au respect des engagements pris. L’erreur de calcul bien apparente après la catastrophe se trouve donc dans la délimitation juridique même du civilement acceptable, donc dans l’évaluation des techniques propres à respecter les normes retenues et enfin dans l’effectivité des contrôles réalisés pour garantir le prix de revient anticipé de l’électricité produite.

Le risque de méconnaissance de la réalité

Le drame de Fukushima révèle une dimension tout à fait sous-estimée du risque des projets humains. Le risque n’est pas la seule imprécision des calculs financiers de rentabilité, c’est à dire la possibilité d’un prix de revient supérieur en fin de compte au prix de vente, mais le défaut d’identification des causes possibles de perte de valeur. Plus grave, les causes inconnues de non-valeur contiennent la possibilité de détruire l’homme lui-même ; de mettre fin à tout calcul. Plus grave encore : bien que l’homme connaisse depuis quelque temps sa capacité à s’autodétruire, il ne l’intègre pas dans ses anticipations d’erreur. Il n’a pas changé son mode de gouvernement qui consiste à laisser à quelques-uns la responsabilité d’engager la vie des autres sans avoir à répondre effectivement et concrètement d’intentions véritables ni des dégâts effectivement provoqués. Le coût humain des décisions engagées est arbitrairement pris en compte dans le calcul économique sans consultation ni information des personnes concernées.
Les accidents nucléaires se succèdent pour confirmer l’inadaptation des cadres nationaux de réglementation, de normalisation et de contrôle de cette industrie à l’emprise des projets engagés. Des autorités nationales publiques et privées n’ont nulle part toute la compétence, l’indépendance et l’objectivité requises pour juger du prix réel de leurs projets. Si le Japon peut légitimement estimer qu’il ait un besoin justifié d’électricité nucléaire, il apparaît absurde après la catastrophe de Fukushima d’avoir construit des réacteurs en zone sismique exposée aux tsunamis. Il est tout aussi absurde du point de vue de la proximité géographique et économique que l’Allemagne et la France n’aient pas de politique nucléaire commune. La catastrophe de Tchernobyl et celle de Fukushima montrent qu’aucun gouvernement ni aucune nation, et encore moins une entreprise, ne peut avoir une appréciation humainement objective et juste de sa politique nucléaire.
Ni les individus, ni les collectivités aussi grandes soient-elles n’ont une appréciation fiable de leurs propres intérêts ni des intérêts des autres. Les externalités qui déterminent l’intérêt humain peuvent peser bien davantage que la rationalisation qu’il produit. Il est des enjeux, soit par l’universalité de leurs conséquences, soit par la complexité des technologies utilisées, soit par l’étendue de leur emprise sur le milieu de vie naturel, qui dépassent la compréhension que les regroupements d’hommes peuvent en avoir, fussent-ils particulièrement éclairés et clairvoyants. Une hypothèse fondatrice du capitalisme libertarien actuellement en vigueur est contredite par la catastrophe de Fukushima. Ni les individus, ni les collectivités ne sont capables dans leurs projets même avec toute la science humaine à portée de main d’anticiper et d’éviter des erreurs d’appréciation qui compromettent l’avenir de l’humanité tout entière.

Ontologie de l’erreur capitaliste

Par capitalisme, il faut entendre le sens étymologique de la valeur produite par la tête ou une combinaison de têtes. Par libertarien, il faut entendre le choix de reconnaître une valeur absolue à la liberté d’un seul ou de quelques-uns sans que les autres n’aient un avis à donner. Fukushima est un produit du capitalisme libertarien même dans le pays de la cohérence sociétale. Un seul pays, une seule technocratie, une seule entreprise, un seul ensemble de consommateurs d’électricité ont pu décider d’engager un projet sur une vision partielle et partiale de la réalité qui engage toute l’humanité. La modélisation des entreprises humaines par la structure d’option permet de démontrer l’inanité économique de l’hypothèse d’une information optimale de l’offre par la demande dans le prix. L’option nucléaire de Fukushima fournit un exemple du principe de falsification que contient intrinsèquement le capitalisme libertarien contemporain ignorant la définition délibérative du bien commun.
Le résultat de l’option de Fukushima est l’incommensurable moins-value de la pollution radioactive engendrée par la perte d’intégrité physique de la centrale. Le prix promis de la production électrique de cette centrale se révèle faux. Les spécifications techniques, les contrôles et les procédures de sauvegarde qui constituaient le nominal de l’option ne remplissent pas l’objectif de sécurité vendu à l’origine de la centrale. Tout l’argent investi dans la centrale de son origine à sa destruction ne couvre pas la perte de valeur finalement obtenue. La prime investie depuis l’origine du projet a été calculée pour une rentabilité théorique qui ne préservait pas vraiment la valeur humaine. La perte occasionnée est supportée par la société japonaise tout entière et par toutes les victimes inconnues de la catastrophe.
On objectera que ce qui est arrivé n’était pas prévisible et ne pouvait pas être évité. Peut-être. Mais tout n’a pas été fait pour minimiser dans le réel les conditions de probabilité d’une tragédie. Si la nature optionnelle de la valeur économique avait été assumée, le projet de Fukushima aurait été conduit autrement. Toutes les causes du prix réel de l’électricité de cette centrale-là auraient été cotées sur un marché d’options humaines. Toute l’information nécessaire à une décision éclairée aurait été inventoriée, discutée, appréciée et perpétuellement réévaluée pour contenir le projet dans un canal de responsabilité effective de la valeur produite dans la valeur attendue. La réalité n’aurait pas été déterminée par le prix d’intérêts particuliers mais par la valeur universelle d’un objectif de production électrique au prix opté par tous ceux qui en assument le risque.

Savoir transformable en valeur

Le mode actuel de décision capitaliste repose sur une liberté de marché fantasmée par des individus mal associés. La liberté limitée aux détenteurs autoproclamés du capital est vouée à s’échouer sur la réalité universelle qu’elle ne peut réduire. Ce système de décision prétend limiter la mesure des biens aux prix nominaux négociés à l’intérieur d’une oligarchie d’un savoir confiné. Les sujets d’intelligence, de volonté et de choix ne sont pas identifiables ni consultés à l’extérieur de l’oligarchie enfermée dans ses limites. La prime des options prises par les sachants et les puissants n’est pas librement négociable. Le savoir et la puissance ne sont pas vérifiables par des savoirs et des potentiels humains différents. Celui qui croit à la justesse d’une option ne peut en acheter la prime. Celui qui voit une erreur potentielle ne peut s’en prémunir en vendant la prime.
Ce capitalisme libertarien anticipe des prix nominaux sur l’hypothèse invérifiable du bien représentable par quelques-uns. Il ne capitalise pas les primes d’option de toutes les causes possibles d’un bien commun infini a priori. Le développement exponentiel des produits dérivés sur les trente dernières années montre l’extraordinaire fertilité de l’intelligence humaine à modéliser les réels possibles pour en anticiper le prix. Mais si les possibilités du réel ne sont pas clairement exposées et accessibles à l’ensemble de ses sujets, le prix nominal établit un privilège de valeur. La réalité devient un bénéfice restreint à quelques-uns alors que les pertes d’anticipation retombent sur tous. Si l’économie de la réalité possible est délibérément exposée à l’analyse ouverte de toute intelligence, le choix du prix nominal repose sur l’information la plus élargie de l’intérêt à faire et consommer ; une information qui ne soit pas exclusive de l’intérêt à ne pas faire pour ne pas mettre la vie personnelle en danger.
Si la capitalisation du prix de la valeur projetée est fondée sur des primes d’option de la réalité nommée sans exclusive, elle pose des limites de réalité objective au nominalisme politique, juridique, scientifique et financier. Appliqué au développement d’une centrale nucléaire, l’évaluation optionnelle du projet part des premiers plans jusqu’au démantèlement complet des installations après utilisation. Le prix d’une centrale nucléaire implique que la technologie qu’elle emploie soit décrite et déposée. Les ingénieurs qui croient à l’application de la technologie dans un projet identifié en garantissent l’exécution en touchant la prime d’option tandis que les ingénieurs qui croient à la surestimation de la valeur des plans vendent la même prime en tant qu’assurance du prix de la moins-value qu’ils anticipent.

Option de réalisation de la valeur nommée

Une même prime rémunère une réalisation pour son vendeur, ou bien l’incertitude du prix réel à terme pour son acheteur ; la prime représente le prix du risque, c’est à dire la possibilité de réalisation ou de non-réalisation du prix aux échéances définies. La certification technologique de valeur des plans déposés n’a de sens qu’à travers les théories scientifiques qui les sous-tendent et à travers les normes du vivre ensemble qui structurent l’élaboration et l’application concrète des théories. La loi légale nomme les normes du vivre ensemble qui produisent les lois scientifiques qui rendent la réalité transformable. L’optionalité d’une technologie est elle-même réduite, rationnellement nommée, par l’optionalité des conditions de son application. Les scientifiques achètent la prime des ingénieurs qui couvrent l’option des technologies employées ; la société politique achète la prime de la science produite, enseignée et évaluée par ses applications concrètes.
La fiscalité et les prélèvements d’assurance de la société politique sont des primes de valeur de l’agence économique dans l’État de droit. Tout citoyen est protégé par la prime publique à remplir ses engagements économiques. Les primes fiscales et sociales financent la régulation par production d’un cadre humain de renégociation permanente des primes d’option ; les primes publiques sont investies dans l’intégrité de jugement des agents économiques et dans la réparation des pertes de valeur non portées des engagements nominatifs. La finalité de l’État de droit est d’assurer l’universalité de la valeur de l’option de continuité sociale entre le prix de la réalité effectuée, la nomination de cette réalité et la réparation des erreurs de réalisation des promesses de prix.
La négociation transparente à toute personne des options de prix de tout objet garantit une réalité présente et permanente à l’annonce de toute valeur en monnaie. La monétisation du prix est l’engagement en droit d’une option de réalité nommée au présent dans la prime et nommée à l’échéance de l’option sous le prix nominal d’une livraison conforme à la promesse d’origine. Par le paiement de la prime, la société exige la réalité de la valeur anticipée par l’engagement d’un vendeur du nominal déposé dans le marché. L’achat obligatoire de la prime de tout objet intéresse toute la société à développer sa connaissance de la réalité afin de transformer les primes réglées en plus-value de prudence. Les prix nominaux sont garantis par le savoir personnellement engagé de réalité. La plus-value est subordonnée à la vérification du savoir par la démocratie des personnes.

Monnaie de droit humain accompli

La validation du savoir transformé par l’option à agir induit la métamorphose de la monnaie. Le signe monétaire n’est plus seulement une représentation de la possibilité du prix et du calcul de la valeur mais l’engagement réel de reconnaissance des personnes dans une société politique identifiable et responsable. L’émission monétaire sous-jacente à l’option du prix est conditionnée par l’application d’une loi de souveraineté. Entre des souverainetés différentes, la valeur de la Loi applicable doit être mesurable par une convertibilité légale de monnaies de nationalités différentes. Un prix dans une monnaie doit avoir valeur légale dans une autre monnaie par l’optionalité garantie du change. Et la prime de la Loi dans une monnaie doit être légalement calculable hors d’une loi nationale particulière. Une société de droit qui nomme, négocie, anticipe et garantit tout ce qu’elle produit est obligée de se garantir elle-même. Tout étranger manifeste son intérêt à investir et tirer un bénéfice personnel de la valeur réelle d’une nationalité en achetant la prime de change dans une monnaie internationale ou en vendant des actifs dans la monnaie nationale.
Si la logique d’information des objets de valeur par la nomination en droit, en prix et en prime de la réalité future, garantit la valeur universelle d’une transaction à l’intérieur d’une souveraineté nationale, elle la garantit tout autant à l’extérieur. A la condition d’une négociation de l’option de change du prix de la monnaie nationale dans les mêmes règles de transparence adoptées par les nationaux ; à la condition donc d’un marché international d’option où toute transaction en monnaie nationale soit convertible en monnaie internationale garantie par l’achat effectif de la prime de change. La continuité financière entre la réalité, le droit et les engagements économiques à l’intérieur d’une souveraineté s’étend par la monnaie internationale à n’importe quelle autre souveraineté engagée dans le principe de réalité du prix par l’option du droit des personnes.
L’option négociable dans un marché d’égalité des droits entre personnes est un puissant outil de définition de la réalité, de réalisation du droit à produire et de reconnaissance des sujets de la valeur universelle. Fondée sur la responsabilité intelligente de toute personne conviée sans réserve à la transformation du réel effectivement demandée par la société politique, l’option mobilise la seule ressource humaine qui puisse réduire la complexité d’un univers partiellement perceptible, partiellement libre de la volonté humaine, partiellement intelligible et partiellement explorée. L’homme sait depuis qu’il s’est engagé dans la civilisation qu’il ne peut servir à la fois son humanité et l’argent. S’il accapare la matérialité de la monnaie pour lui-même, il détruit la société qui le relie à la réalité.

Ethique monétaire

L’argent est bien la réalité économique quantifiée de la relation de transformation du monde par l’homme ; il est impossible de ne pas détruire l’homme et le monde sans séparer à l’intérieur de la monnaie, la matière de valeur, l’intelligence de transformation, la finalité du calcul économique et la mesure effective de la réalité. Toute confusion des différents prix détruit l’anticipation humainement vraie de la réalité. Il est impossible d’opérer la distinction monétaire des vraies causes de la valeur sans l’option discutable dans la démocratie. Sans le marché ouvert des options des causes du prix, la ploutocratie élimine la discussion du futur. Fukushima est la conséquence ultime de la finance qui perd l’homme dans le calcul individualiste. Combien faut-il de vies sacrifiées pour instaurer la responsabilité politique et financière de la personne ?

SOURCE : pauljorion.com

jeudi 17 mars 2011

Kazuo Ono, The Dead Sea

SITUATION DE TRANSHUMANCE

Nous sommes rentré maintenant dans l’ère des moins mauvais choix, des choix que l’on espère les moins pires, tous les choix simples, évidents ou n’ayant que des conséquences mineures nous étant barré par la complexité des imbrications de ces réseaux.
 Le stock d’alternatives technologiques que nous avons est en effet limité: nos sociétés reposent énormément sur un petit nombre de technologie clefs, comme par exemple le moteur diesel, le procédé Haber de synthèse de l’ammoniac, ou les machines à vapeur que nous avons optimisé jusqu’à leur quasi limite physique.
Les quelques améliorations comme les smart grids ne sont que des variations autour de technologies bientôt centenaire, qui s’avèrent elle même de nouvelles sources de fragilité comme l’a montré l’attaque par le vers Stuxnet.

mercredi 16 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE





Es más fácil pedir prestadas ideas y conceptos que experimentar sentimientos e imágenes para animarse a que las nuestras re-suenen. 


 El tener conceptos, en cambio, no nos pide pruebas de que las ideas hayan resonado en algún espacio sensible y afectivo, donde lo finito y infinito dentro de uno mismo tropiezan.

mardi 15 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (constat)

la double enceinte de confinement des centrales Fukushima d’aujoud’hui est la double coque du paquebot Titanic d’hier, et la réforme du système financier de demain.

mardi 8 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE: diverso, ma peggiore...

Tutto questo non dovrebbe poter durare; però durerà, sempre; il sempre umano, beninteso, un secolo, due secoli...; e dopo sarà diverso, ma peggiore. Noi fummo i Gattopardi, i Leoni; quelli che ci sostituiranno saranno gli sciacalletti, le iene; e tutti quanti Gattopardi, sciacalli e pecore continueremo a crederci il sale della terra.

dimanche 6 mars 2011

LA DANSE DES TÉNÊBRES



      



        Butoh

    Souvent très lente, cette « danse des ténèbres » a été créée d'abord en réaction à l'occidentalisation du Japon,
    inspirée entre autre par l'expressionnisme allemand, "L'Après-midi d'un faune" interprété par Nijinsky, par la littérature des « maudits d'Occident », Artaud, Lautréamont, Bataille, Genet, etc.,
    également d'une réaction à une tradition sclérosante des arts vivants japonais mais dans la lignée du Nô (lenteur, envoûtement, minimalisme, poésie, même extrême...). La bombe d'Hiroshima fut un
    coup de butoir pour se remémorer la douleur ou pour tenter de répondre à la question : « comment peut-on encore danser après l'horreur d'Hiroshima ? » En général cette danse est faite par des
    hommes et des femmes quasi nus et souvent peints de blanc (le blanc et le crane rasé furent amené par la troupe des Dairakudakan).
  

samedi 5 mars 2011

Le XXIème siècle sera acrobatique



 

SOURCE : CLÉS

Entretien avec Peter Sloterdijk


CLES : Lorsque Nietzsche proclame la mort de Dieu, il prophétise deux siècles de nihilisme à venir. Vous qui revendiquez parfois un « nietz-schéisme de gauche », seriez-vous aussi pessimiste pour le XXIe siècle ?

Peter Sloterdijk : Nietzsche parle de nihilisme car il a compris qu’au fond des choses on trouve le hasard et non la divine et sage nécessité tant vénérée depuis le début des temps. Notre temps a rattrapé cette intuition importante. L’inflation de la « renommée » ou, mieux, de la celebrity, qui va s’imposer comme la principale expression du destin dans les décennies et siècles à venir, est à cet égard très révélatrice. Au XXIe siècle, n’importe qui pourra devenir une vedette mondiale pour les raisons les plus imprévisibles et souvent les plus ridicules. Ce sera donc le siècle de la tyrannie du hasard. Bien sûr, le hasard a toujours été au pouvoir, mais il n’était jamais perçu dans son état nu. Tant que les êtres humains se résignaient face à ce qu’ils étaient incapables de contrôler, le hasard leur apparaissait sous une lumière religieuse quasi comme la manifestation d’une force majeure – celle du destin. Mais la seconde moitié du XXe siècle a créé une humanité persuadée que le premier droit de l’homme est de vivre dans un monde libéré des caprices du destin : c’est dans un univers rationalisé que le scandale du hasard – ce grand producteur d’inégalité – va donc se profiler de plus en plus. Il sera la force majeure du futur. On le remarque déjà dans la culture du XXe siècle : les inégalités qui n’expriment que le règne du hasard provoquent le sentiment de vivre dans un monde absurde.

L’époque semble pourtant tourner le dos à l’absurde. Ce qui s’exprime aujourd’hui relève plutôt d’une volonté de sens.
L’individualisme du XXIe siècle consistera précisément dans la volonté de présenter le hasard comme une action voulue et préméditée. Ce sera une forme nouvelle d’une éternelle mystification. Dans le passé, on vivait avec le sentiment d’une nécessité qui imprègne tout, d’une prévision globale qui agirait en grand metteur en scène de l’histoire du monde comme histoire du salut. Or, Nietzsche a écarté le rideau : ce sont bien la répétition et le hasard que l’on trouve si l’on va jusqu’au bout des choses. Là est la nouveauté de la pensée moderne. On la digère mieux si l’on considère qu’à côté de la comédie du hasard absolu, dont les combles sont le monde tel qu’il est et moi-même tel que j’existe, la densification progressive des civilisations sur la Terre est devenue l’autre facteur du destin qui va modeler l’avenir. « Densité » veut dire que les probabilités de rencontres et de collisions sont devenues quasiment infinies. Vous pouvez à n’importe quel moment faire une rencontre qui va réorienter votre vie.

Précisément, dans votre trilogie « Sphères », vous défendez l’idée iconoclaste que l’individu des villes, malgré la multiplication des foyers célibataires, n’est jamais seul.
Mon projet est fondé sur une hostilité philosophique à l’égard de l’idéologie de l’individu solitaire. Ma thèse est qu’en dernière instance il n’y a pas d’individu. Je refuse le concept erroné de la solitude ontologique sur laquelle s’est édifiée la société des modernes. En vérité, être veut toujours dire être accompagné mais pas nécessairement par un accompagnateur visible. Dans la solitude apparente de l’individu se cache toujours un couple invisible. Etre célibataire, c’est donc former un couple avec un Autre caché – fût-ce mon moi inconnu. La subjectivité moderne, urbaine, disponible et active répond parfaitement à l’idée du couple projeté à l’intérieur. C’est vivre la différence de soi-même à soi-même. La capacité de vivre seul signifie avoir trouvé les moyens, les médias, les exercices pour se compléter de manière autoréférentielle. Je ne suis jamais seul avec mes livres, avec la musique que j’ai choisi d’écouter, avec mon polylogue intérieur. De ces choses-là, je parle avec beaucoup de détails dans le troisième volume de la trilogie, « Ecumes ». Les Américains le savent : lorsqu’ils nous quittent en nous disant « take care », c’est une manière de s’adresser à notre jumeau inconscient.

Les Français diraient plutôt « bon courage », un signe que l’idée de solitude individuelle est plus ancrée ici qu’outre-Atlantique ?
Pourquoi ne pas concevoir le courage comme un accompagnateur plus ou moins fidèle ? Moi et mon courage, nous nous débrouillons finalement pas mal ! Le courage est le génie de tous les jours.

La psychologie a pris l’ascendant sur la philosophie. Est-ce pour avoir proposé un modèle de couple intime – moi et mon inconscient –, là où les philosophes promouvaient l’idée d’une conscience autonome, donc solitaire ?
Toute la problématique de la première philosophie européenne découle du fait que les Grecs appelaient les humains « les mortels ». Lorsque la décision est prise de mettre l’accent sur la mortalité, on se tourne vers l’adulte, l’exemplaire complet de l’être humain. Face à l’homme qui sait qu’il meurt, on a toujours l’impression que la solitude sera la vérité ultime de l’existence. Or, il serait tout à fait concevable de mettre l’accent sur l’autre pôle de l’existence : la naissance. Dans l’histoire des idées, ce motif a été évalué tardivement, par Heidegger, Hannah Arendt ou moi-même. Ici, la natalité devient décisive. Or, elle ne porte aucune trace de solitude : naître, c’est affronter un comité d’accueil – et la première pré-idée du nouveau-né est : ici, il y a du monde. Les gens d’abord, les choses ensuite. Il n’y a donc que des nouveaux venus qui, au sein de la famille, expérimentent cette tonalité profonde de l’accueil qui donnera sa forme à ce qui plus tard deviendra « le monde ». Philosophiquement, nous vivons un tournant qui mène d’une priorité de la mortalité à la natalité. Les hommes du XXIe siècle ne seront plus des mortels mais des naissants, des êtres natals. Pour repenser les droits de l’homme à la hauteur de nos savoirs, il faut concevoir une humanité au-delà du diktat de la mortalité pure – une humanité dont les ressortissants expriment la volonté de venir au monde jusqu’au bout.

Nous devrions donc vivre notre vie comme une succession de naissances plutôt que de petites morts ?
Ce qui nous amène à faire un pas supplémentaire vers la démystification du destin. Autrefois, il consistait à être « jeté » dans le monde, pour reprendre le terme morose et génial du jeune Heidegger. Or, celui qui est jeté en avant ne peut jamais s’approprier les forces qui l’ont jeté.

Démystifier le destin nous permet donc de nous réapproprier les forces qui nous ont jetés dans le monde ?
Oui, à commencer par le canon biologique qu’est la sexualité. Mais il faut utiliser le mot « appropriation » avec réserve. Ce n’est pas pour rien que le XXe siècle a sécularisé la sexualité : il s’agissait d’arrêter le destin qui, fondamentalement, consiste dans le fait que les êtres humains produisent des enfants – et souvent, ils en produisent trop. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient lorsqu’ils mettaient au monde des enfants auxquels ils ne pouvaient promettre ce que les Américains appellent « a decent life ». Une vie décente, c’est précisément ce que les parents devraient être capables de promettre à leur progéniture. La gestion de la procréation est le secret du destin. La plupart du temps, le malheur est un héritage. Certes, ces mécanismes ne seront jamais complètement éclaircis. Mais nous sommes désormais assez informés pour savoir qu’il est possible de ne pas faire de nos maladies somatiques et psychologiques un héritage obligé pour ceux qui nous suivent. L’éventail des techniques thérapeutiques permet aujourd’hui d’interrompre la malédiction. Et c’est précisément cela : les Lumières sont une entreprise pour saboter le destin. On peut interrompre la mauvaise répétition. Et comme on le voit dans les pays occidentaux aux temps de la deuxième contraception, le destin peut être aussi interrompu en supprimant la surproduction humaine.

Mais elle continue un peu partout ailleurs ?
Le XXIe siècle sera celui d’une nouvelle distribution des rôles entre les civilisations qui produisent trop d’enfants et celles qui n’en produisent pas assez. Pour l’instant, il existe à ma connaissance soixante-deux nations en décroissance démographique et près de cent trente qui possèdent une reproductivité positive, modérée ou exagérée. Sous l’hypothèse optimiste selon laquelle le XXIe siècle ne verra pas une série de catastrophes aussi terribles que le précédent, on peut espérer que la plupart de ces cent trente rejoindront bientôt le club des pays qui font peu d’enfants.

La Tunisie et l’Iran, par exemple, sont déjà tombés au niveau de la France.
C’est surprenant et, en même temps, logique. Alors que nous discutons de la folie des ayatollahs, il vaudrait mieux parler de cette raison extraordinaire dont font preuve les couples iraniens en ne produisant que deux enfants. Voilà une chose que les ayatollahs ont sous-estimée : il y a une sorte de grève biologique. Car, en ne faisant pas plus de deux enfants, les Iraniennes privent l’Etat de croyants futurs, capables de se sacrifier dans une guerre sainte. Il n’y aura plus de guerre sainte en Iran parce qu’il n’y aura plus de jeunes hommes pour la mener, même si l’idée restera encore quelques années dans les têtes des dirigeants. Là-bas aussi, on rejoint les Français et les Américains qui représentent, depuis longtemps, la société du fils unique. On ne peut plus mener des guerres qui demandent beaucoup de sacrifices avec des armées de fils uniques – raison pour laquelle l’art de faire la guerre en Occident s’oriente de plus en plus vers les armes automatiques.

Vous dessinez une image assez cruelle des civilisations passées.
Dans l’histoire du monde, ce sont les deuxièmes et les troisièmes fils qui ont été les grands perturbateurs. Les cultures de fils uniques s’apaisent. Pourquoi la France a-t-elle abandonné l’idée de révolution vers 1880-1890 ? Parce qu’elle a été le premier pays à pratiquer le principe de la famille à deux enfants. Les autres nations se moquaient de l’amour à la française, c’est-à-dire la façon de faire l’amour pour empêcher le troisième enfant. L’Europe riait sous cape des pratiques de coït anal ou de l’amour buccal. Mais c’était le véritable pacifisme, parce qu’on ne produisait plus assez d’enfants pour faire la guerre. Vous me direz que cela n’a pas empêché la France de se jeter dans la Première Guerre mondiale. Mais ce sont les générations nées avant le tournant démographique qui se sont retrouvées dans les tranchées. La Deuxième Guerre a été perdue par la France, entre autres, parce qu’elle se trouvait en décalage par rapport à l’Allemagne où la baisse du taux de natalité a eu lieu plus tard, autour du début de la Première Guerre mondiale. Les dernières cohortes démographiques massives, nées entre 1910 et 1914, avaient près de 20 ans quand Hitler est arrivé au pouvoir. Ainsi, il trouva deux millions de jeunes hommes prêts à brûler, et sa conviction profonde était qu’ils étaient faits pour cela.

Si l’on prend la naissance comme motif de pensée privilégié, les courbes démographiques deviennent une structure d’explication fondamentale de l’évolution des sociétés humaines…
Les Grecs disaient que le meilleur des sorts est de ne pas être né. On peut entendre cette phrase comme une confession optimiste : la meilleure chose, dans la perspective de ceux qui vivent déjà, est de ne pas peupler la terre de foules que l’on ne peut nourrir. Cette omission élémentaire est l’essence même de l’humanité. Là, il faut combattre l’idéologie « mortaliste » du papisme. L’Eglise catholique n’a pas opéré ce tournant essentiel vers les temps modernes : elle veut encore épargner du sperme pour le réserver exclusivement à la procréation. Et si l’Italie est un des pays au taux de natalité le plus bas du monde, c’est en dépit du Vatican et grâce aux Italiennes qui ont décidé de reporter leur désir d’avoir des enfants au risque de ne jamais rencontrer ce moment.

En multipliant les possibilités de thérapies spirituelles, nos sociétés du confort ne nous offrent-elles pas le privilège de connaître une seconde naissance ?
Attention à l’expression « seconde naissance ». Les XIXe et xxe siècles ont été le théâtre de la fin des religions « de la rédemption ». Spirituellement parlant, on entre dans une période où ce n’est pas la rédemption, mais la décharge (en allemand « Entlastung ») qui compte. La rédemption classique proposait un chemin de salut qui nous arrachait à ce monde et nous réorientait vers un autre : il s’agissait de tourner le dos à sa première vie pour se vouer à un mode de vie radicalement différent. Depuis quelques siècles, nous avons parcouru une transformation spirituelle gigantesque, qui mène d’une spiritualité imprégnée par le refus de la vie et du monde à une spiritualité fondée sur leur acceptation. Voilà pourquoi la religion de la décharge, du soulagement, de la facilitation de la vie, du bien-être, ou du « care » pour reprendre un terme qui, curieusement, apparaît en politique, jouera un rôle essentiel dans les rituels de l’humanité à venir. Pour nous, il n’y a plus de seconde naissance. Tout le monde mise sur la première, qui sera suffisante pour permettre la floraison d’une spiritualité nouvelle.

Cette manière neuve de considérer la spiritualité n’est-elle pas l’enjeu de votre dernier livre, dans lequel vous constatez que la crise économique va nous obliger à changer nos vies, ce que la politique n’a pas obtenu ?
Tirant le bilan de trente ans d’exercices spirituels et physiques, j’ai choisi le chemin d’une nouvelle anthropologie philosophique. Dans les notions de base de notre civilisation, autrement dit dans la théorie de l’action classique de nos sociologues, il manque un terme sans lequel il est impossible de dire comment nous vivons. Pour les classiques de la sociologie, il y a d’un côté la communication, et de l’autre, le travail : on peut soit se parler, soit tourner le dos à l’autre pour investir ses énergies vers l’élaboration d’un produit. Mais ce que les Modernes ont oublié, c’est la troisième dimension de nos activités : l’exercice.

Qu’entendez-vous par exercice ?
L’exercice consiste en opérations répétitives, dont le résultat est l’amélioration de la capacité du sujet à effectuer cette opération. Celui qui s’exerce élabore sa propre forme. Il faut comprendre que l’être humain est une créature qui ne peut pas ne pas faire d’exercices : on est condamné à la répétition. La seule alternative, c’est de répéter consciemment ou se laisser avoir par les habitudes. Les habitudes passives sont simplement des exercices inconscients, des dépendances ou des obsessions. Par contre, toute culture supérieure commence avec la découverte que l’on est capable de se former soi-même à travers des exercices volontaires. La culture personnelle, c’est la volonté de libérer l’acrobate en soi.

D’où l’importance croissante du coaching ?
Dans la perspective spirituelle, la conscience de cette dimension de l’exercice dans l’existence humaine va, à mon avis, s’accentuer. De façon inattendue, le sport aura été le grand annonciateur de ce mouvement. Par sa nouveauté relative, le sport était le phénomène le plus saisissant, dans le profil de la civilisation moderne. Sa démocratisation prouve que les activités autoréférentielles ont atteint la première place. Ma prophétie est que, dans vingt ans, la sociologie ne parlera plus guère du travail ni de la communication, mais de ce groupe d’activités que nous appelons exercices.

Des exercices qui ne seront donc plus seulement sportifs, mais aussi spirituels ?
Le sport est la métaphore de quelque chose qui le dépasse amplement. Bien sûr, sa dimension costaude et primitive est palpable. Mais le simplisme des sportifs ne devrait plus servir d’excuse aux intellectuels pour s’en désintéresser. Car, à travers le sport, on observe l’émergence d’une spiritualité fondée sur l’affirmation de la forme. Or, nous savons depuis Nietzsche qu’être, c’est être en forme. Etre en forme est un phénomène complexe qui englobera la quasi-totalité de ce que l’on appelait autrefois religion. Mais la nécessité de se mettre en forme, sans que cela soit imposé par autrui, ne peut être que le résultat d’une culture quotidienne, c’est-à-dire d’un système de bonnes habitudes. Cela ouvre des perspectives à long terme. Ici, il faut corriger Malraux : le XXIe siècle sera acrobatique ou il ne sera pas.

La culture consumériste des médias de masse ne décourage-t-elle pas cette nécessité pour chacun de conquérir sa propre forme ?
Les médias de masse répondent à la nécessité d’offrir un entraînement à ceux qui ne veulent pas faire d’efforts. Le résultat est connu : nous sommes en route vers 50 % d’obèses dans la population mondiale. Néanmoins, même à travers les mass media, une intuition essentielle est transmise : le début de toute sagesse, de toute intelligence personnalisée, consiste dans le choix de l’entraîneur. A un moment, on comprend qu’on ne peut pas s’entraîner seul. Dans cette perspective, même un instrument peut être un maître : un piano, un violon, des percussions, un jeu vidéo.

Vous utilisez un concept assez large d’exercices spirituels…
Seule une vision élargie nous permettra de saisir les lois de nos biographies cognitives. N’oublions pas qu’une carrière spirituelle moderne contient plusieurs conversions. La conversion classique suivait un schéma selon lequel on passait de l’adoration des dieux romains ou germains au Dieu chrétien. Bouddha, Mohamed, Christ sont d’ailleurs les noms de grands entraîneurs et leurs successeurs ne sont que des entraîneurs de deuxième ordre qu’on connaît mieux sous le nom d’apôtres ou de prêtres. La conversion se révèle donc être un changement d’entraîneur.

Votre fille vivra la plus grande part de sa vie au XXIe siècle. Que lui souhaitez-vous de connaître ?
Comme elle a compris qu’il ne suffit pas d’être belle, elle a fait un choix intelligent en votant pour un bon internat, où elle peut faire tout ce qui est nécessaire pour affronter son avenir : des exercices d’amitié, des exercices d’espoir, des exercices de savoir, des exercices de coups de téléphone à ses parents enchantés.

jeudi 3 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE

Parfois sur le Chemin je m'écarte de mots. Par précaution. 
Car certains mots ont cet étrange pouvoir de vous faire prisonnier. Ils s'enroulent autour de vos membres comme une toile d'araignée, et quand vous êtes ensorcelé au point de ne plus pouvoir faire un geste, ils vous transpercent la peau, s'infiltrent dans votre sang, paralysent vos pensées. 
Une fois au-dedans de vous, ils s'accomplissent, vous dévorent, et vous laissent vide.

mardi 1 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (pourquoi Louis XVI a perdu sa tête?)

1789 n’était pas contre la monarchie, les États Généraux puis l’Assemblée voulaient faire la Révolution AVEC le roi. 1789 s’est fait contre la société d’ordres. C’est le 21 juin 1791 et le fuite du roi qui a fait basculer les choses.
1789 n’était pas contre la monarchie, mais contre la monarchie absolue c’est l’absolutisme qui à fait perdre la tête à Louis XVI et avant lui à Charles I en Angleterre.
Les premiers libéraux (vis à vis de l’absolutisme) ne sont pas les bourgeois ou le peuple opprimé, ce sont les petits nobles ruraux (la gentry en Angleterre, dont O. Cromwell est issu d’ailleurs…). ceux qui verront dans les développements de l’absolutisme la fin de leurs privilèges féodaux. Ce sont eux les premiers à demander un parlement pour affaiblir la toute puissance du monarque.
En ce sens ils étaient les premiers révolutionnaires, des révolutionnaires réactionnaires puisqu’ils défendaient un retours aux traditions féodales.