"...Parce que Foucault avait une visée non seulement scientifique mais aussi émancipatrice, et parce qu'il s'adressait à un large public, au-delà de ce qu'il nommait "la grande confrérie de l'érudition inutile", un livre difficile comme Les Mots et les Choses (1966) s'écoula à plus de 20 000 exemplaires en quelques mois.
Une telle diffusion serait inimaginable aujourd'hui, tant l'époque est défavorable aux esprits dissidents, martèle Lagasnerie. Car, depuis une vingtaine d'années, tranche-t-il, le renforcement de la spécialisation et des cadres disciplinaires a instauré une "recherche fermée sur elle-même, concentrée sur des enjeux strictement internes, qui ne se soucie aucunement des effets qu'elle serait susceptible de produire, ni des publics qu'elle pourrait rencontrer - et qui, par conséquent, n'est lisible qu'à l'intérieur de l'Université". Selon lui, ce repli n'est pas seulement la conséquence des attaques dont le monde académique est la cible : il a été "construit, institué, souhaité par les universitaires eux-mêmes". Il paraît aussi inséparable d'une certaine pratique de l'enseignement et du recrutement, obsédée par la séparation radicale entre les professionnels et les profanes, les savants et les amateurs, bref les gens sérieux et les autres. Jusqu'à un certain point, admet Lagasnerie, cette distinction permet de faire barrage aux mauvais essayistes et aux gros malins. Mais le prix à payer, souffle-t-il, c'est souvent la prime à la routine, au conformisme, à la médiocrité..."
Extrait de l'article intéressant de Jean Birnbaum dans "le Monde"
Lire l'intégralité :
http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/01/13/grandeur-et-misere-du-debat-intellectuel_1465011_3260.html


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L'ouvrage de Geoffroy de Lagasnerie peut se lire de deux façons. A froid, il s’agit de la réflexion d’un sociologue sur les conditions propices à l’innovation intellectuelle. Lagasnerie part de Bourdieu et de son homo academicus : l’universitaire qui, ayant accédé à sa position sociale par sa maîtrise d’un savoir académique, s’emploie à perpétuer celui-ci. Au contraire, l’homo non-academicus (ou encore : l’inventeur, le créateur, l’hérétique) s’émancipe des dogmes en se plaçant (plus ou moins) en marge de l’institution. Ce fut le cas de Sartre, Barthes, Foucault, Deleuze, et le constat pourrait inciter à la nostalgie. Lagasnerie préfère y puiser les arguments pour dénoncer la soumission volontaire des chercheurs d’aujourd’hui à l’ordre académique. Un pamphlet contre «l’idéologie de la recherche», de l’obsession de l’entre-soi, de la peur du jugement extérieur : c’est l’autre dimension de cet essai.





«J’étais en train d’écrire ce livre quand se sont développées les mobilisations contre la réforme de l’université. J’ai été frappé par l’inquiétante alliance entre toutes les fractions du monde de la recherche, de la droite dure à l’extrême gauche, pour dénoncer la menace que les projets du gouvernement feraient courir à l’autonomie du savoir, en soumettant l’université à des normes externes et donc réputées illégitimes : économiques, étatiques, politiques. On peut certes souscrire à cette défense de l’autonomie, mais on doit constater que les normes qu’elle brandissait sont tout aussi dangereuses pour la créativité, et que personne ne les critique jamais : professionnalisation, consolidation des cadres disciplinaires, évaluation par les pairs comme seule reconnaissance légitime… Autant de valeurs contre lesquelles se sont définis tous les penseurs qui ont compté des années 50 aux années 70, de Lévi-Strauss à Bourdieu et Derrida, et tous les lieux à l’époque atypiques qui les ont accueillis. Se souvient-on qu’en 1974 Michel Foucault souhaitait que son travail sur les systèmes disciplinaires puisse «servir à un éducateur, à un gardien, à un magistrat, à un objecteur de conscience» ? Quel chercheur aujourd’hui définirait son travail en affirmant qu’il écrit pour des gardiens de prison ? Depuis une vingtaine d’années s’est imposée une idéologie de la recherche obsédée par l’idée de maintenir une frontière entre l’interne et l’externe, les professionnels et les profanes… Or, cette frontière a pour effet de détruire l’idée même de s’adresser à d’autres publics et de construire sa pensée en interaction avec l’espace social.
«On peut déplorer la perte d’influence des intellectuels et regretter l’effervescence des années 70. Mais on doit rappeler que la fécondité et le retentissement de leurs travaux étaient liés à leur volonté d’inventer des modes d’écriture, des formes de pensée et des espaces de discussion qui faisaient voler en éclats les censures qu’exerce la définition académique de la recherche. Aujourd’hui, la plupart de ceux qui se réclament de l’héritage de Bourdieu, Foucault, Deleuze, Derrida s’attachent à faire régner un ordre universitaire au sein duquel leurs "héros" n’auraient pu développer leurs idées. Le mot "académique" était une injure dans les polémiques des années 70 ; c’est devenu un terme fortement valorisé. Ce qui fait rêver a changé : l’idéal du moi, ce n’est plus de devenir un intellectuel, mais un "chercheur", c’est-à-dire l’intégration professionnelle dans la discipline, la publication dans des revues à comité de lecture (mais sans lecteurs)…
«Il est vrai que les penseurs des années 70 y ont leur part de responsabilité. Par exemple, quand ils se sont mis à critiquer le journalisme. L’enjeu était surtout de dénoncer la puissance médiatique des "nouveaux philosophes" et le pouvoir de la télévision. Mais il faut se garder de constituer ces énoncés stratégiques en dogmes, et l’on peut trouver chez eux beaucoup d’autres réflexions sur le journalisme comme instance alternative à l’université et permettant de faire émerger de nouvelles problématiques. D’ailleurs, de Barthes à Foucault, ces grands novateurs se sont appuyés sur la presse pour vaincre l’hostilité que leurs travaux rencontraient chez leurs pairs.
«La question du journalisme nous renvoie en fait à la question du public : pour qui écrit-on ? On ne peut ignorer le public et se plaindre que celui-ci vous ignore. Il me semble, à cet égard, que l’essayisme médiatique et l’idéologie de la recherche pour la recherche sont solidaires : chacun reste dans son monde, l’espace public pour le premier, l’université pour le second. La professionnalisation de la recherche laisse le champ libre aux essayistes, et fait donc le jeu de ce qu’elle prétend combattre. A l’inverse, les démarches authentiquement créatrices se définissent par leur souci de s’adresser à des publics hétérogènes, indéterminés et surtout à venir.»
Par ERIC AESCHIMANN (libération)