lundi 29 novembre 2010

Programmer ou être programmé?


source: OWNI


Douglas Rushkoff est un auteur, professeur et documentariste américain spécialiste de la question des médias et de leurs implications dans nos vies. Fortement lié à la mouvance cyberpunk, il défend depuis longtemps la résolution de problèmes sociaux par des solutions open source.
Son dernier ouvrage, “Program or be Programmed: Ten Commands for a Digital Age” découle directement d’un passionnant documentaire réalisé en 2009 : “Digital Nation, Life on the Virtual Frontier“.
Depuis des décennies l’outil informatique et les médias digitaux sont de plus en plus présents dans nos quotidiens. Mais savons-nous réellement comment fonctionnent ces outils qui régissent une partie de nos vies ? Partant de là, Douglas Rushkoff déroule sa réflexion : si nous ne savons pas fondamentalement comment ils fonctionnent, sommes-nous en mesure de les utiliser correctement et pouvons-nous rester vigilants face à leur multiplication ?
Au final : si vous n’êtes pas un programmeur, vous êtes nécessairement l’un des programmés. Explications avec cette vidéo de son intervention au SXSW 2010.


dimanche 28 novembre 2010

La Grande divergence de Kenneth Pomeranz


 Recension parue dans Le Monde des livres :
Ce n’est qu’une affaire de temps, on nous l’a assez répété : l’hégémonie économique chinoise mettra fin à la suprématie occidentale. A lire Une grande divergence, la somme de l’historien américain Kenneth Pomeranz consacrée à la construction de l’économie mondiale depuis le XVIIIe siècle, le processus serait moins nouveau qu’il n’y paraît.
S’inscrivant dans une perspective « à double sens », le brillant sinologue y compare les économies asiatique et européenne à la veille de la Révolution industrielle. Ses conclusions sont à la fois inattendues et audacieuses : certaines régions d’Asie et d’Europe avaient atteint, à la fin du XVIIIe siècle, un niveau de développement comparable. Comment expliquer alors la distance qui sépara les deux espaces par la suite, et pourquoi la révolution industrielle eut-elle lieu en Grande-Bretagne plutôt qu’en Chine ? Par une sorte de hasard écologique et conjoncturel, répond Pomeranz : la disponibilité des ressources en charbon et l’exploitation du Nouveau Monde sont les deux principaux phénomènes à l’origine de cette « grande divergence ».
Enfin traduit en français, ce livre constitue l’une des contributions les plus novatrices à l’histoire économique récente. D’une immense qualité, dense et exigeant dans son contenu mais d’une exposition limpide, il éclaire les enjeux de l’équilibre économique mondial contemporain.
Pomeranz n’est évidemment pas le premier à s’interroger sur les raisons de la suprématie occidentale. Depuis la fin du XIXe siècle, les sciences humaines n’ont eu de cesse de le faire. Nombreuses ont été les théories considérant que l’Europe « était porteuse d’un gène particulier, spécifique et surgi en son sein, de la réussite industrielle ». Mais aucune analyse n’a vraiment envisagé le phénomène à l’échelle globale : la plupart postulaient l’infériorité économique consubstantielle de l’Asie par rapport à l’Europe.
Spécialiste de la Chine moderne, professeur d’histoire à l’Université de Californie, à Irvine, Pomeranz a été l’un des premiers à mener un travail d’analyse rigoureux consacré à des espaces économiques aussi éloignés que l’Asie et l’Europe. Son travail a provoqué d’innombrables débats dans le monde entier, car, comme le rappelle l’auteur dans une préface inédite, « que sont des travaux sur des thématiques aussi vastes que celle que j’aborde ici, sinon des moments dans un dialogue permanent ? ».
C’est en partant du constat d’un « fossé injustifié entre nos façons de qualifier des phénomènes qui, aux deux extrémités de l’Eurasie, étaient de même nature » que Pomeranz entreprend de démontrer les similitudes et les points de convergence entre certaines « régions-centres » de l’Ancien Monde au XVIIIe siècle. Le delta du Yangzi en Chine, la plaine du Kantô au Japon, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Gujarat en Inde présentaient des « ressemblances étonnantes », en termes démographiques par exemple. La consommation de produits de luxe était « au moins aussi répandue parmi les diverses classes de Chinois et de Japonais que parmi les Européens ». La Chine importait toutes sortes de produits exotiques, perles d’Asie, lorgnons venus d’Occident et fourrures de Russie. En outre, l’Europe semblait moins efficace dans certains domaines considérés traditionnellement comme les facteurs du dynamisme économique, tels l’organisation des marchés et la division du travail. Ces différentes régions avaient donc atteint, à la fin du XVIIIe siècle, des limites comparables : elles étaient toutes « en marche vers un commun cul-de-sac « proto-industriel » où la production (…) parvenait tout juste à devancer la croissance démographique « .
Dès lors, pourquoi l’Europe fut-elle le berceau de la révolution industrielle et pas la Chine ? D’abord, selon Pomeranz, la « chance » de la Grande-Bretagne fut de disposer d’importants gisements de charbon à proximité des lieux de l’activité économique, quand les ressources chinoises étaient éloignées des grandes régions de production. Au XIXe siècle, le combustible fossile joua donc le rôle de « substitut de la terre », au moment où on ne parvenait plus à accroître ses rendements. La seconde cause est à chercher dans l’exploitation de l’Amérique coloniale, riche de matières premières, et sans population pour les consommer. Selon lui, la croissance ne fut donc pas seulement endogène, mais rendue possible par des ressources extérieures. Enfin, insiste Pomeranz, ce n’est pas avant le milieu du XIXe siècle que l’Europe « devint cette monstruosité cousue d’or ». La divergence fut donc tardive.
Ce livre constitue l’un des premiers ouvrages de référence de la global history (histoire globale ou mondiale), programme de recherche séduisant mais dont la mise en oeuvre n’est pas toujours aisée. Pomeranz montre tout l’intérêt de dépasser les cadres nationaux pour mener à bien le travail comparatiste, en choisissant d’étudier des « régions-centres ». Cette optique transnationale invite à considérer un monde décloisonné et une histoire décentrée, qui ne fait ni de l’Europe ni de la Chine le coeur des processus historiques. C’est en abordant une pluralité d’espaces que l’historien met en perspective des réalités jusqu’alors déconnectées.
En refusant de postuler la supériorité des valeurs européennes, et en particulier une « opposition théorique entre souverains tempérés (d’Occident) et absolus (d’Orient) », Pomeranz n’écarte pas pour autant les explications culturelles ou politiques. Mais il balaie définitivement le grand roman d’un Occident éclairé contre le reste du monde obscurantiste et inadapté à la modernité. La thèse, nécessairement simplifiée ici, est d’une infinie richesse, et envisage le processus historique et économique dans toute sa complexité.

samedi 27 novembre 2010

Le manifeste des égaux (Gracchus Babeuf)

C’est le 250ème anniversaire de la naissance de Gracchus BABEUF.
Né le 23 novembre 1760 – Guillotiné le 27 mai 1797 (à l’âge de 36 ans)


Le manifeste des égaux

Sylvain Maréchal

Suivi de

GRACCHUS BABEUF (1760-1797)  ET LE COMMUNISME
Alain Maillard

Suivi de

Extraits commentés du texte " Analyse de la doctrine de Babeuf ",
distribué et placardé par les Égaux dans les rues de Paris en 1796

 

Le manifeste des égaux

PEUPLE DE FRANCE !

Pendant quinze siècle tu as vécu esclave, et par conséquent malheureux. Depuis six années tu respires à peine, dans l'attente de l'indépendance, du bonheur et de l'égalité. L'Egalité ! premier vœu de la nature, premier besoin de l'homme, et principal nœud de toute association légitime ! Peuple de France ! tu n'as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné !... Toujours et partout la pauvre espèce humaine livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout, on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n'ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie, les hommes sont égaux, et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu'il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de l'homme est sans contradiction reconnu, mais n'a pu encore se réaliser une seule fois : l'égalité ne fut autre chose qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qu'elle est réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : Taisez-vous misérables ! l'égalité de fait n'est qu'une chimère ; contentez-vous de l'égalité conditionnelle ; vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille que te faut-il de plus ? Ce qu'il nous faut de plus ? Législateurs, gouvernants, riches propriétaires, écoutez à votre tour.
Nous sommes tous égaux, n'est-ce pas ? Ce principe demeure incontesté, parce qu'à moins d'être atteint de folie on ne saurait dire sérieusement qu'il fait nuit quand il fait jour.
Eh bien ! nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés ; nous voulons l'égalité réelle ou la mort ; voilà ce qu'il nous faut.
Et nous l'aurons cette égalité réelle, à n'importe quel prix. Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi prononcé !
La révolution française n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière.
Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés contre lui : il en fera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartuffes politiques assis à la place des anciens.
Ce qu'il nous faut de plus que l'égalité des droits ?
Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent, s'il le faut, tous les arts pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle !
Législateurs et gouvernants qui n'avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d'une fois déjà avant eux.
Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et, dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.
La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens ! Plus de propriété individuelle des terres, la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde.
Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l'extrême minorité.
Assez et trop longtemps moins d'un million d'individus dispose de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs semblables, de leur égaux.
Qu'il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvre, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés.
Qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu'il n'y ait donc plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture. Ils se contentent d'un seul soleil et d'un même air pour tous : pourquoi la même portion et le même qualité d'aliments ne suffiraient-elles pas à chacun d'eux ?
Mais déjà les ennemis d'un ordre des choses le plus naturel qu'on puisse imaginer, déclament contre nous.
Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne voulez que des massacres et du butin.

PEUPLE DE FRANCE !

Nous ne perdrons pas notre temps à leur répondre, mais nous te dirons : la sainte entreprise que nous organisons n'a d'autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique. Jamais plus vaste dessein n'a été conçu et mis à exécution. De loin en loin quelques hommes de génie, quelques sages, en ont parlé d'une voix basse et tremblante. Aucun d'eux n'a eu le courage de dire la vérité tout entière.
Le moment des grandes mesures est arrivé. Le mal est à son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos, sous le nom de politique, y règne depuis trop de siècles. Que tout rentre dans l'ordre et reprenne sa place.
A la voix de l'égalité, que les éléments de la justice et du bonheur s'organisent.
L'instant est venu de fonder la République des Egaux, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants.

PEUPLE DE FRANCE !

La plus pure de toutes les gloires t'était donc réservée ! Oui, c'est toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle. D'anciennes habitudes, d'antiques préventions voudront de nouveau faire obstacle à l'établissement de la République des Egaux. L'organisation de l'égalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d'abord à tout le monde.
L'égoïste, l'ambitieux frémira de rage. Ceux qui possèdent injustement crieront à l'injustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles causeront de vifs regrets à quelques individus blasés sur les peines d'autrui. Les amants du pouvoir absolu, les vils suppôts de l'autorité arbitraire ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de l'égalité réelle. Leur vue courte pénétrera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mécontents contre une masse d'hommes tous heureux et surpris d'avoir cherché si longtemps une félicité qu'ils avaient sous la main ?
Dès le lendemain de cette véritable révolution, ils se diront tout étonnés : En quoi ! le bonheur commun tenait à si peu ? Nous n'avions qu'à le vouloir. Ah ! pourquoi ne l'avons-nous pas voulu plus tôt. Oui sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses égaux, l'équilibre est rompu ; le crime et le malheur sont sur la terre.

PEUPLE DE FRANCE !

A quel signe dois-tu donc reconnaître désormais l'excellence d'une constitution ?...Celle qui tout entière repose sur l'égalité de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire à tous tes voeux. Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 était un grand pas de fait vers l'égalité réelle ; on n'en avait pas encore approché de si près ; mais elle ne touchaient pas encore le but et n'abordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.

PEUPLE DE FRANCE !

Ouvre les yeux et le coeur à la plénitude de la félicité : reconnais et proclame avec nous la République des Egaux.
 

GRACCHUS BABEUF (1760-1797)  ET LE COMMUNISME

Alain Maillard

" Qu’est-ce qu’une révolution politique en général ? Qu’est-ce, en particulier, que la révolution française ? " se demande Babeuf dans son journal Le Tribun du peuple. Réponse : " une guerre déclarée entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres ". En 1796-97, la Révolution n’est plus une révolution. Le Directoire cherche à la terminer au profit des propriétaires, des spéculateurs.... Babeuf considère que les " riches " trompent le peuple, conspirent contre lui pour maintenir leur domination. Il faut donc continuer la Révolution, riposter par une sorte de contre-conspiration pour que le peuple reconquière sa souveraineté et s’achemine vers une " égalité parfaite ". Gracchus Babeuf organise ainsi en 1796 avec des militants d’origines diverses (anciens partisans des Montagnards, hébertistes, ou encore un écrivain que l’on qualifierait aujourd’hui de " communiste libertaire " comme Sylvain Maréchal), un véritable mouvement politique : celui-ci visait à renverser le Directoire mais plus encore, le libéralisme bourgeois, la propriété individuelle. En 1793, Babeuf avait hésité entre deux termes, " communautiste " et " Égaux " : il choisit en définitive " Égaux ", sans doute pour ménager les différences doctrinales (les robespierristes souhaitaient seulement limiter le droit de propriété, lui, voulait l’abolir et instaurer ce qu’il appelait la communauté des biens, des travaux et des jouissances. Babeuf entendait rassembler dans un front commun toutes les forces qui refusaient la Constitution de l’an III (adoptée par la Convention thermidorienne) et qui réclamaient le retour à celle de 1793 : la Constitution de l’an I, dont l’article premier de la Déclaration des droits proclamait que " le but de la société est le bonheur commun ". Les Égaux ont ainsi mis en œuvre dans les quartiers populaires de Paris et dans les régions de France où ils comptaient des partisans, des abonnés (Nord, Pas-de-Calais, Champagne, région lyonnaise, Midi...) une propagande politique en diffusant des libelles, des journaux (Le Tribun du peuple) et des chansons, en placardant des affiches (Analyse de la doctrine de Babeuf), en tenant des réunions... Parallèlement, un Comité secret préparait, politiquement et militairement, l’insurrection pour renverser le Directoire et lui substituer une " autorité révolutionnaire et provisoire, constituée de manière à soustraire le peuple à l’influence des ennemis naturels de l’égalité, et à lui rendre l’unité de volonté nécessaire pour l’adoption des institutions républicaines " : bref une dictature révolutionnaire temporaire (le temps de mater l’aristocratie) et un régime de transition qui mènerait le peuple de France et les autres nations à ce qui n’est pas encore nommé le communisme, mais la communauté.
Dans le Comité secret, on discute pour savoir si après l’insurrection victorieuse, on fera revenir " une partie de la Convention ", ou si l’on créera " la dictature " (d’un seul homme), ou encore si l’on établira " un corps nouveau, chargé de déterminer heureusement la révolution ". Il semble que les conjurés aient décidé de former un " corps composé d’un démocrate par département, à proposer au peuple de Paris en insurrection " : une fois le gouvernement renversé, le directoire secret " rend compte de sa conduite " au peuple de Paris " réuni en assemblée générale ", place de la Révolution. Il l’invite à approuver " l’acte insurrecteur " et propose au " peuple insurgent de créer sur-le-champ une autorité provisoire chargée de terminer la révolution, et de gouverner jusqu’à la mise en activité des institutions populaires ". Mais les pourparlers entre le Directoire secret de la Conspiration et les anciens Conventionnels (le Comité montagnard) ont conduit à de nouvelles propositions : on rétablirait la Convention avec la soixantaine d’anciens montagnards proscrits et la centaine de babouvistes (un par département). La lutte entre babouvistes et montagnards pour le contrôle de cette autorité provisoire était engagée...
Le nouveau régime instituera un système d’éducation publique, des clubs populaires, des fêtes civiles pour changer les mœurs ; on formera une armée populaire et on établira dans les communes, dans les villes, à l’échelle nationale, des magasins communs, une administration collective des subsistances...
Qu’est-ce que Babeuf et le babouvisme (je pense notamment au rôle déterminant de Buonarroti au début du XIXe siècle) vont apporter directement ou indirectement aux mouvements socialistes du XIXesiècle et au-delà ?
1) La figure prophétique d’un père fondateur et d’un martyr : un martyr qui se sacrifie pour la révolution égalitaire ; un père fondateur du mouvement socialiste et communiste ; lequel n’a pas manqué de le célébrer sans toujours le connaître. Les deux derniers colloques sur Babeuf et le babouvisme ont apporté beaucoup en précisant la trajectoire extraordinaire de ce Picard, " né dans la fange " ; autodidacte, qui réussit à exercer le métier de feudiste (grâce à sa " belle écriture "), – une profession que la Révolution va supprimer... Un lecteur de la littérature démocratique (Rousseau) et utopique (Mably, Morelly...) du XVIIIe siècle ; un agitateur et un organisateur qui, pris dans le tourbillon de la Révolution, anime en Picardie des mouvements de défense des paysans pauvres (l’une de ses nombreuses pétitions sera signée dans 800 communes) ; un sans-culotte, qui travaille dans l’administration des subsistances à Paris (quand il n’est pas en prison) ; un publiciste remarquable qui connaît le peuple (des villes et des campagnes) et qui s’efforce d’introduire une éthique et une utopie égalitaires dans le combat politique.
Bref, il importe de découvrir la trajectoire d’un " sans ", parti de rien, qui sut se transformer en cherchant passionnément à transformer la société...
2) Un communisme égalitaire : la conception babouviste de la communauté des biens, des travaux et des jouissances s’oppose à la loi agraire, à toutes les doctrines qui préconisent un simple partage des terres (ce qu’on appelle au XIXe siècle les socialismes de partageux) et qui ne remettent pas radicalement en cause la propriété privée ; Babeuf écrit qu’il faut " dépropriairiser généralement toute la France ". Ce système que Babeuf définit comme la " démocratie pure ", ou encore " l’égalité de fait ", et qui, à partir de 1840, prend le nom de " communisme ", est un communisme égalitaire dans lequel jamais Marx ne se reconnaîtra, en raison de son égalitarisme niveleur, du caractère doctrinaire de sa démarche théorique et politique, critiques qu’il est impossible ici de résumer. (Le Manifeste du parti communiste que Marx et Engels rédigent fin 1847 se démarque nettement de la vision et des formulations néo-babouvistes de leurs camarades de la Ligue des communistes).
3) L’égalitarisme babouviste est aussi un " républicanisme communiste ". Grâce à l’insurrection populaire du 10 août 1792, la République a été instaurée. Mais Babeuf distingue deux " partis " qui " veulent la république " : celui des " patriciens " et celui des " plébéiens ". " [...] Chacun la veut à sa manière. L’un la désire bourgeoise et aristocratique ; l’autre entend l’avoir faite et qu’elle demeure toute populaire et démocratique ". Il faut donc que la république soit aussi sociale et tant qu’elle ne sera pas la " RÉPUBLIQUE DES ÉGAUX " [sic], tant qu’elle n’aura pas été faite pour le plus grand nombre, il faut continuer 1793. Continuation qui implique une rupture avec un fondement de la Première République : la propriété privée. Cette vision imprégnera le socialisme et le communisme français, dont on sait qu’une bonne partie est intrinsèquement républicaine. Le rouge sera intimement lié au bleu, pour reprendre l’image de Roger Martelli.
4) L’idée que la Révolution française " n’est pas finie ", qu’elle est, selon l’expression de Sylvain Maréchal, " l’avant courière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière ". La Révolution a été confisquée par une " nouvelle aristocratie ". C’est pourquoi, déclare Babeuf, " [...] il faut la continuer, cette révolution, jusqu’à ce qu’elle soit devenue la révolution du peuple ".
En 1850, suite aux échecs de la révolution en Europe, Marx considère que la bourgeoisie ne peut plus jouer un rôle révolutionnaire et qu’il revient dorénavant au prolétariat, " seule classe résolument révolutionnaire " et à ses organismes, de transformer radicalement la société, " de rendre la révolution permanente, jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été délogées de leur position dominante ; que le prolétariat ait conquis le pouvoir d’État ; que l’association des prolétaires ait progressé, non seulement dans un pays mais dans tous les pays dominants du monde [...] ".
La révolution russe est traversée par une logique similaire. Les conquêtes de la " révolution démocratique bourgeoise " de février ne peuvent être sauvées de la contre-révolution blanche que par son dépassement dans une révolution prolétarienne socialiste internationale. Signalons toutefois une différence sociologique, qui limite l’analogie : chez Babeuf, la révolution sociale est surtout l’œuvre de masses urbaines et rurales issues des sociétés précapitalistes : les sans-culottes chers à Albert Soboul, ou les bras nus de Daniel Guérin... Chez Marx, la révolution sociale est le fait du prolétariat moderne des travailleurs salariés. Chez Lénine aussi, à condition que le prolétariat urbain sache s’allier avec les masses paysannes dans des pays arriérés comme la Russie du début du XXe siècle.
5) La nécessité de s’organiser politiquement ; d’où la formulation de Marx : " La première apparition d’un parti communiste réellement agissant se trouve dans le cadre de la révolution bourgeoise [...] " : les niveleurs pour l’Angleterre, la conspiration des Égaux pour la France. Un " parti " qui, comme ceux du XIXe siècle, est très différent de ce que sont les formations politiques aujourd’hui. Mais déjà on assiste, avec les babouvistes, à la mise en œuvre des techniques de l’agitation et de la propagande politiques pour gagner la population au programme égalitaire : c’est le Babeuf publiciste, rédacteur du Tribun du peuple qui annonce le journalisme révolutionnaire et le mouvement socialiste du XIXe siècle. Mais c’est une organisation semi-secrète, centralisée, qui vise la conquête du pouvoir d’État, à Paris d’abord et dans toute la France. Au vrai, la vision qu’en donnera Buonarroti en 1828, dans son récit Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf, testament que toutes les générations socialistes du XIXe siècle liront, est quelque peu modifiée : devenu sous la Restauration l’un des chefs les plus prestigieux de la Charbonnerie, Buonarroti accentue le caractère hiérarchique et secret des structures du mouvement conspiratif. Les néo-babouvistes de 1840 et les blanquistes, qui ont eux aussi hérité entre temps des méthodes carbonari, systématiseront le principe d’une avant-garde de " révolutionnaires professionnels " (l’expression vint plus tard), une avant-garde qui, dans la tradition jacobino-babouviste et carbonariste, défendent des conceptions élitistes et volontaristes, bref substitutistes, de l’insurrection révolutionnaire (que l’on songe aux coups de force, aux tentatives de coup d’État des sociétés secrètes néo-babouvistes et blanquistes au XIXe siècle). Marx admet que la centralisation et la clandestinité peuvent s’avérer indispensables dans certaines situations, mais il rejette tout fétichisme de la conspiration et se moque des " alchimistes de la révolution " qui croient que leurs initiatives aventuristes vont être suivies par les masses. On connaît la devise de la Première Internationale : " L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes " ; ce qui n’exclut pas, selon Marx, bien au contraire, la nécessité de médiations politiques, de partis ouvriers révolutionnaires (à la différence de la conception spontanéiste des anarchistes).
6) Le projet de dictature révolutionnaire, provisoire et transitoire : Marat déjà avait conçu partiellement l’idée que pour mater les forces de la contre-révolution, il fallait " un chef éclairé et incorruptible ", un " dictateur ", un " tribun militaire " (ou encore un triumvirat), qui aurait fait preuve de son intelligence de la situation et de son dévouement à la cause démocratique. On lui aurait alors confié une magistrature extraordinaire, pour déjouer les complots et mener le peuple à la victoire. Le mot " dictature ", aux XVIIIe et XIXe siècles, n’avait pas la connotation très négative d’aujourd’hui. Il renvoyait à l’imaginaire antique, alors omniprésent : on évoquait la république romaine qui recourait à la nomination d’un dictateur, le temps de sortir la société d’une période de crise grave. Buonarroti, les néo-babouvistes des années 1830-1840 et Blanqui théorisent la nécessité d’établir, après la prise d’armes et l’insurrection victorieuse, la dictature d’une minorité de " citoyens sages et courageux ", pour renverser la bourgeoisie, dans une France qui va de révolution en révolution mais dont la population reste encore largement rurale et soumise aux notables. Ces raccourcis politiques relèvent d’une sorte d’ultra-jacobinisme. Bien qu’il admire les Jacobins de 1793 et les babouvistes de 1796, Marx critique dès les années 1840 la dimension subjectiviste et volontariste du jacobinisme : celui-ci hypostasie les principes d’unité et de volonté du peuple (la volonté générale, la république une et indivisible...). Le jacobino-babouvisme du XIXe siècle substitue à la volonté populaire, ou plutôt à ce que Marx nomme " le mouvement réel ", la volonté de la minorité agissante.
La dictature révolutionnaire des babouvistes et des blanquistes devient chez Marx la " dictature du prolétariat " : c’est-à-dire la prise en main de l’organisation politique, économique, culturelle, militaire, non par une minorité de législateurs éclairés, mais par l’ensemble des travailleurs des deux sexes, de tous âges et de leurs associations (mutuelles, coopératives, sociétés d’éducation populaire, syndicats et partis). Et l’on sait que Marx ne dispose alors que d’un exemple, que d’une esquisse : la Commune de Paris. La dictature du prolétariat n’a pas pour but de maintenir un État, fût-il ouvrier, mais de le détruire...
En 1917 : la dictature du prolétariat se résume par le mot d’ordre bolchevik : " tout le pouvoir aux soviets "... Mais la révolution soviétique et la contre-révolution stalinienne posent, dès le début, des problèmes non encore résolus et qui représentent autant de défis pour ceux qui restent, " malgré tout ", révolutionnaires. La prise et l’exercice du pouvoir soulèvent la question du rapport entre parti et classe, le problème de la démocratie, des pratiques substitutistes (voir la dualité de pouvoir, l’interdiction des partis soviétiques...), et celui de la bureaucratie...
Nous conclurons ici avec ces quelques lignes de Buonarroti sur la confiscation du pouvoir par une minorité de spécialistes, qui ont intéressé Trotsky et Rakovsky dans leur analyse du stalinisme : " S’il se formait, disait-il [le comité insurrecteur babouviste] dans l’État une classe exclusivement au fait des principes de l’art social, des lois et de l’administration, elle trouverait bientôt dans la supériorité de son esprit, et surtout dans l’ignorance de ses compatriotes, le secret de se créer des distinctions et des privilèges ; exagérant l’importance de ses services, elle parviendrait à se faire regarder comme la protection nécessaire de la patrie ; et, colorant ses audacieuses entreprises du prétexte du bien public, elle parlerait encore de liberté et d’égalité à ses peu clairvoyants concitoyens, déjà soumis à une servitude d’autant plus dure, qu’elle paraîtrait légale et volontaire ".

1. La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens.
2. Le but de la société est de défendre cette égalité, souvent attaquée par le fort et le méchant dans l’état de nature, et d’augmenter, par le concours de tous, les jouissances communes.
3. La nature a imposé à chacun l’obligation de travailler ; nul n’a pu, sans crime, se soustraire au travail.
4. Les travaux et les jouissances doivent être communs.
5. Il y a oppression quand l’un s’épuise par le travail et manque de tout, tandis que l’autre nage dans l’abondance sans rien faire.
6. Nul n’a pu, sans crime, s’approprier exclusivement les biens de la terre ou de l’industrie.
7. Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni riches ni pauvres.
8. Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents sont les ennemis du peuple.
10. Le but de la révolution est de détruire l’inégalité et de rétablir le bonheur commun.
11. La révolution n’est pas finie, parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans l’état.
12. La Constitution de 1793 est la véritable loi des Français, parce que le peuple l’a solennellement acceptée...

Extraits commentés du texte " Analyse de la doctrine de Babeuf ",
distribué et placardé par les Égaux dans les rues de Paris en 1796
Ceux que leurs adversaires affublèrent du nom d'enragés: Jacques Roux, Théophile Leclerc, Jean Varlet furent en 1793 les interprètes directs et authentiques du mouvement des masses; ils furent, comme n'hésita pas à l'écrire Karl Marx, les représentants principaux du mouvement révolutionnaire.
A ces trois noms doit être rattaché celui de Gracchus Babeuf. Il ne s'associe certes que partiellement au mouvement des enragés. Il devait être davantage leur continuateur qu'il ne fut leur compagnon de lutte. Mais il appartient à la même espèce d'hommes que Jacques Roux, Leclerc, Varlet, et tous quatre présentent un certain nombre de traits communs.
Ils avaient fait de bonnes études. Jacques Roux appartenait à une famille aisée. Il était fils d'un officier devenu magistrat. S'étant fait prêtre, il avait enseigné la philosophie et la physique expérimentale dans divers séminaires, pour exercer ensuite la fonction d'aumônier dans un château. Leclerc, fils d'un ingénieur des Ponts et Chaussées, avait reçu une certaine instruction. Varlet, commis des postes, appartenait également à une bonne famille. Il avait été un brillant élève du collège d'Harcourt. Babeuf, fils d'un officier et lui-même arpenteur-géomètre et spécialiste du droit féodal, était fort instruit.
Mais tous quatre avaient souffert de la vie et des hommes. Tous quatre étaient des révoltés, des déclassés. Jacques Roux avait été opprimé, calomnié, persécuté. Son amour pour la justice lui avait suscité des ennemis irréconciliables. Leclerc, embarqué tout jeune pour la Guadeloupe, y avait été la victime de l'aristocratie. Varlet, qui depuis le début de la révolution haranguait la foule, en plein air, du haut d'une tribune roulante, avait subi de la part de ses adversaires toutes sortes d'avanies. Babeuf, chargé de famille, avait connu la plus noire misère et s'était attiré une meute d'ennemis.
Tous quatre avaient partagé la grande misère des masses. Jacques Roux, qui vivait parmi les artisans pauvres du quartier des Gravilliers, pouvait se permettre de lancer cette apostrophe aux bourgeois jacobins: Députés de la Montagne, que n'êtes-vous montés depuis le troisième jusqu'au neuvième étage des maisons de cette ville révolutionnaire; vous auriez été attendris par les larmes et les gémissements d'un peuple immense, sans pain et sans vêtements, réduit à cet état de détresse et de malheur par l'agiotage et les accaparements. Leclerc invitait les législateurs à se lever à trois heures du matin et à aller prendre rang parmi les citoyens qui assiégeaient la porte des boulangers: Trois heures de temps passé à la porte d'un boulanger formeraient plus un législateur que quatre années de résidence sur les bancs de la Convention. Varlet rédigea sur lui-même cette courte notice biographique: Depuis quatre ans, toujours sur la place publique dans les groupes du peuple, dans la sans-culotterie, dans la guenille que j'aime, j'appris que naïvement et sans contrainte, les pauvres diables des greniers raisonnaient plus sûr, plus hardiment que les beaux messieurs, les grands parleurs, les savants tâtonneux; s'ils veulent apprendre de la bonne science, qu'ils aillent comme moi courir le peuple..
Et Babeuf apostrophait ainsi les parlementaires: Délégués! vous ne comptez pas parmi vous de vrais sans-culottes. Presque aucun de vous, on le voit, n'a jamais ressenti les angoisses déchirantes des besoins.
Au nom de ce peuple qu'ils côtoyaient chaque jour, les enragés élevèrent une protestation qui va beaucoup plus loin que les doléances des modestes délégations populaires. Ils osèrent attaquer la bourgeoisie de front. Ils entrevirent que la guerre -la guerre bourgeoise, la guerre pour la suprématie commerciale-aggravait la condition des bras-nus; ils aperçurent l'escroquerie de l'inflation, source de profits pour le riche, ruineuse pour le pauvre.  Le 25 juin 1793, Jacques Roux vint lire une pétition à la barre de la Convention:
Eh quoi! parce que les mandataires infidèles [les girondins] ont appelé sur notre malheureuse patrie le fléau de la guerre étrangère, faut-il que le riche nous en déclare une plus terrible encore au-dedans? Il est possible que nous n'ayons la paix que dans vingt ans, les dépenses énormes de la guerre (Violents murmures de la partie gauche de l'Assemblée.) Vous avez à craindre qu'on ne vous accuse d'avoir discrédité le papier-monnaie et d'avoir ainsi préparé la banqueroute Et la pétition prenait l'allure d'un réquisitoire: La liberté n'est qu'un vain fantôme, quand une classe d'hommes peut affamer l'autre impunément. L'égalité n'est qu'un fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort de son semblable. La république n'est qu'un vain fantôme, quand la contre-révolution s'opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes.
Quelques semaines plus tard, dans son journal, il se faisait encore plus précis, mettait le doigt sur la source des profits colossaux opérés aux dépens du peuple, stigmatisant les fournisseurs de guerre et les acheteurs de biens nationaux:
Vous ne faisiez qu'un très petit commerce, encore au milieu de la rue, et vous tenez des magasins immenses; vous n'étiez qu'un petit commis dans les bureaux, vous armez des vaisseaux en guerre; votre famille tendait la main au premier venu, maintenant elle affiche un luxe insolent, elle est chargée de l'approvisionnement des troupes sur terre et sur mer. Certes, je ne suis plus étonné qu'il y ait tant de personnes qui aiment la révolution; elle leur a fourni un prétexte spécieux pour entasser patriotiquement, et dans peu de temps, trésors sur trésors. Ou encore: Les biens du clergé et les domaines nationaux ont presque tous passé dans les mains de personnes enrichies du sang de la veuve et de l'orphelin.
Mais la pensée des enragés n'allait pas plus loin que ce réquisitoire -ils ne furent pas, ils ne pouvaient pas être- conséquents dans leur opposition au système économique et financier de la bourgeoisie révolutionnaire. S'ils entrevirent et dénoncèrent l'exploitation capitaliste, ils n'en comprirent pas tout le mécanisme interne et ne cherchèrent pas à la supprimer. Ils voulurent seulement en limiter les effets. Ils crurent, comme le peuple lui-même, que si les marchands avaient voulu vendre meilleur marché, on n'aurait pas vu l'or et l'argent monter si haut. Ils attribuèrent la baisse du papier-monnaie et la vie chère aux manoeuvres des agioteurs et des accapareurs. Ils ne se saisirent pas que l'agiotage et l'accaparement étaient la conséquence de l'inflation. Ils voulurent remédier au désordre par des mesures de contrainte, susceptibles de contenir provisoirement le mal, non de le guérir. Ces remèdes, les orateurs populaires les avaient déjà entrevus. Ils ne firent que les mieux formuler.

Jacques Brel


JACQUES BREL 1968 INTERVIEW DOCUMENT TV HQ VOST FR

L'agrophilie : poubelle de l'Histoire


Réhabiliter le travail c'est réhabiliter Auschwitz

lavaleurtravail
Entretien avec l'auteur Jean-Pierre Baudet, 26 ans après la publication de CRITIQUE DU TRAVAIL MARGINAL ET DE SA PLACE DANS L'ÉCONOMIE SPECTACULAIRE (1976), extrait :

Si on peut donc, sans regret, abandonner l'agrophilie aux poubelles de l'histoire, comme détritus non recyclable, c'est bien parce qu'elle est encore plus un phénomène du passé que ne l'affirmait ce texte de 1976. En effet, le caractère ponctuel et précisément daté de l'agrophilie tel que la Critique du travail marginal semblait le suggérer, s'avère parfaitement erroné. Trop plongé dans des références de psychologie individuelle, je n'avais pas pris garde, à l'époque, au caractère historiquement récurrent de l'engouement pour le travail rural, qui se présente chaque fois que le développement industriel se heurte à une limite paraissant provisoirement infranchissable (chute de productivité, faiblesse dans la concurrence internationale, pénurie de marchés, baisse du taux de profit pour quelque raison que ce soit) et que le retour à un mode de production plus ancien comble momentanément, sur un plan imaginaire, les angoisses collectives. Après avoir précisé que dans l'après 68, pour une fois, ce furent les ennemis présumés du système qui s'en firent les chantres, j'en donnerai à présent un autre exemple historique, mais un exemple assurément éloquent, en rappelant le courant d'idées qui fut très fort, dans les sombres années 1930 en Allemagne, à la fois chez Sombart (Die Zukunft des Kapitalismus, 1932), qui est resté une référence en tant qu'économiste, mais surtout chez un certain Friedrich Fried, qui n'est plus connu que des historiens spécialisés dans le nationalisme conservateur et dans le national-socialisme.

Fried avait publié coup sur coup deux best-sellers, intitulés respectivement Das Ende des Kapitalismus, en 1931, puis Autarkie, en 1932. Dans ces livres, Fried propageait l'idée que le peuple allemand avait besoin « d'une redécouverte de son propre sol », d'un « retour à la campagne des masses humaines déversées dans les grandes villes », d'un « renforcement de l'agriculture et d'une modération progressive de l'influence urbaine ou, plutôt, de l'influence exercée par les grandes villes », et, sachant que ce repli ne pouvait maintenir le niveau de consommation existant, Fried ajoutait que la liberté et l'indépendance valaient mieux que la consommation, et qu'un peuple qui se battait pour cela « devait aussi pouvoir renoncer au café, aux oranges ou au chocolat » (produits d'importation procurant des plaisirs et donc vaguement soupçonnés de décadence)[11]. Sombart, de son côté, réclamait que la population paysanne, qui n'était plus que de 30 % en 1932, rejoigne rapidement le niveau de 1882 (42,5 %) : « le chemin qui mène à une plus grande indépendance nationale est clairement prédéfini : c'est celui d'un mouvement de renouveau agraire [12], qui semble également devoir jouer un rôle important dans la structure interne de notre système économique »[13].

La lecture de ces ouvrages devint une source d'inspiration importante pour Hitler, qui coiffa cette idéologie d'une stratégie militaire définie à la fin de la Première Guerre Mondiale par Ludendorff, et orienta ce conglomérat idéologique syncrétique dans le sens agressif du Drang nach Osten et de la conquête du Lebensraum. Ce que les conservateurs avaient imaginé comme un retour de l'Allemagne à ses « racines », les nazis le conçurent comme un programme d'extension territoriale à l'Est, la Pologne et l'Ukraine notamment devant donner des terres arables suffisamment vastes à une économie allemande ainsi « rééquilibrée ». Du paysan comme figure idéale (qui se rapprochait encore davantage que le prolétaire industriel du Arbeiter au sens de Jünger) Hitler écrivait: « l'homme déchiré entre son corps et son esprit ne peut développer ses forces. Seul celui qui est unifié extérieurement et intérieurement, celui qui est enraciné dans son terroir, le paysan encore et toujours, en est capable. Et notamment pour la raison que la nature même de son activité le contraint à prendre un grand nombre de décisions. Il ne sait pas si demain il pleuvra, et doit pourtant commencer la moisson. Il ignore si demain, le gel couvrira la campagne, et pourtant il se met à semer. L'ensemble de son travail l'expose sans cesse aux aléas et nonobstant ces circonstances, il doit décider de tout. [...] La possibilité de préserver le caractère sain d'un milieu paysan comme fondement de la nation toute entière ne peut même pas être surestimée. La plupart des maux dont nous souffrons aujourd'hui proviennent du rapport malsain entre population urbaine et population rurale. De tous temps, une masse constante de petits et moyens paysans représentait le meilleur remède contre la pathologie sociale que l'on observe de nos jours. C'est aussi la seule solution pour qu'une nation puisse trouver son pain quotidien dans le cycle interne de son économie ». Voilà une « analyse » que bien des « radicaux » d'aujourd'hui ne renieraient pas, et qu'ils approuveraient même chaudement et à la lettre à condition, bien sûr, qu'on n'indique pas le nom de son auteur.

On connaît l'issue catastrophique de la politique de conquête hitlérienne, cherchant à annexer des territoires agricoles et des populations colonisables par l'Allemagne, puisque ces excès militaires, en déclenchant la Seconde Guerre Mondiale, mirent le feu à la planète. Mais l'idéologie du retour à la campagne et à la nature, si elle ne mène certes pas nécessairement à un si funeste aboutissement militaire, ne permet guère de prolongements historiques estimables ; et il est d'autant plus notable qu'en s'étendant à l'ensemble du spectre politique, de l'extrême gauche des naturistes de Monte Verità à l'extrême droite de la Kraft durch Freude, elle avait gommé et entremêlé toutes les orientations précises au cours des années précédant l'avènement du nazisme. Formait-elle un pathos indifférencié qui pouvait servir de vivier à tout et à son contraire, ou bien possédait-elle une nature cachée qui penchait forcément, tôt ou tard, dans une direction déterminée (et, dans ce cas, laquelle) ? On peut sans doute produire des arguments favorables aux deux conceptions. Mais il paraît indéniable que dans sa tentative de réhabiliter des notions qui se situent à la base du système de justification de l'aliénation (comme le travail, l'effort, la productivité tangible, les « racines »), et que Hitler, un connaisseur en matière d'idéologie contraignante, avait très bien résumée sous la notion du « caractère éthique (sittlich) du travail », elle ne pouvait finalement se retrouver du côté de l'émancipation.

Le caractère historiquement récurrent de l'apologie du travail à travers une forme particulière de travail (p. ex. agraire) se présente donc sous la même forme cyclique que l'évolution économique elle-même :  ce retour fait partie du cycle, et, quoi que ses défenseurs en disent, il ne tend nullement à en sortir. Quel est l'élément déclenchant pour provoquer ce retour ? Tout porte à penser qu'il s'agit de la dévalorisation du travail contenue dans le processus de transformation du travail en général, et de la tentation de le « réhumaniser ». En effet, il est bon de rappeler que la critique des conditions dominantes, avant de se présenter comme une conscience subjective des individus, se présente comme une condition objective, comme un simple fait involontaire, mais incontournable. La critique du travail, par exemple, n'est pas la marotte plus ou moins surprenante ou critiquable de quelques originaux, comme voudraient les plus ineptes parmi nos contemporains, mais bien plutôt, tout d'abord, la destruction matérielle du travail au profit du capital. Les catégories précapitalistes, comme le travail et la famille, sont le combustible dont le capital se sert pour exister, c.a.d. aussi ce qu'il détruit.  On peut déjà lire cela dans le Manifeste Communiste de Marx et d'Engels. L'attirance pour le repli autarcique dans le travail marginal exprime à sa façon, étroitement déterminée par les contradictions économiques, la perception de l'impasse, et la tentation d'une régression ; et ce besoin s'y exprime avec une telle force qu'il parvient à faire oublier, aux sujets atteints par cette pathologie, les évidences qui, dans d'autres circonstances, leur crèveraient immédiatement les yeux.

Pour beaucoup d'entre les anciens drop-out, le séjour aux champs fut de courte durée, et la déception, jusque là, eut du bon. Pour d'autres, la réaction fut plus lente, ou même ne vint jamais, au point qu'on en trouve encore aujourd'hui sur place, éleveurs, fromagers, ou cultivateurs blanchis sous le harnais, plus ou moins piteusement accrochés au rêve d'antan, oscillant entre l'image de l'explorateur autonome et la recherche de subventions bienvenues. Depuis longtemps maintenant, on ne parlait plus d'eux, puisqu'il n'y avait rien à en dire. Le silence régnait dans leur impasse. Ce n'est qu'au milieu des récents rebondissements à propos des OGM que leur cas refait surface, et que croyant pouvoir sortir d'un oubli si amplement mérité, ils pensent pouvoir à nouveau se poser en donneurs de leçon, face à la décadence urbaine de ce qu'ils appellent le « système industriel » [14]. L'occasion est certes inespérée : c'est la décadence de leur propre milieu d'adoption qui les place tout d'un coup sous le feu des projecteurs. Mais cette soudaine arrogance repose sur l'oubli simultané de leur désertion ancienne, et de la misère de leur survie depuis lors : circonstances dont on peut à la rigueur ne pas se moquer, mais qui rendent à tout le moins ubuesque la pose du donneur de leçons. De même que jadis, animés d'un enthousiasme de rédempteur, ils étaient arrivés à contre-courant dans des villages que les jeunes natifs fuyaient au contraire à tire d'ailes, et en connaissance de cause, les voici vingt cinq ans après de retour en ville, voire devant les caméras, prêchant une fois encore à contre-courant de toute perspective historique. Le drame de leur vie aura été cette méprise permanente sur l'époque, et le refus forcené de l'admettre. Invoquer les horreurs de la manipulation génétique marchande sert déjà à cacher cela : leur abandon du terrain social moderne pour un micromilieu qui se trouvait certes sous perfusion, mais qui se présentait à eux comme support d'un certain nombre de fantasmes. C'est ainsi que l'on assiste à une sorte de nuit des morts vivants, où le portail des fermes s'ouvre sur ceux qui avaient disparu de l'histoire, et que revoici venir hanter l'esprit du néo-prolétariat urbain. Une illusion révolue vient toquer à la porte des circonstances qui l'avaient condamnée. Que ces circonstances ne soient plus qu'une immense misère n'a pourtant rien d'un plaidoyer en leur faveur, mais c'est là leur dernière possibilité d'émerger du néant, et le syllogisme susceptible d'épater la galerie. La restauration du monde paysan est désormais inscrite sur leur bannière comme si c'était l'avenir des villes. En matière d'émancipation, celui qui les a fréquentés jadis sait pourtant ce qu'on peut attendre d'eux aujourd'hui, ou même demain. « Il dépend de ces efforts que ce que Henri Mendras appelle une reruralisation de la société française aboutisse ou s'enlise. [...] C'est, je crois, la société tout entière qui peut trouver dans cette émergence d'une nouvelle culture rurale les éléments d'un ressourcement » : mais, cette fois, ce n'est pas Fried qui s'exprime, ni Hitler, seulement, dans les mêmes termes, un agro-économiste écologiste d'aujourd'hui[15].

NOTES 

[11] On retrouve les mêmes propos, de nos jours, dans les écrits d’écologistes puritains ou d’ennemis du « système industriel ».
[12] 
Reagrarisierung dans le texte original.
[13] De nos jours, cette proportion est passée, en France, à 14,5 % en 1965, puis à 3,0 % en 1999, illustrant le degré de mécanisation des travaux agricoles, le niveau d’industrialisation atteint, mais aussi à quel point le travail pénible de siècles d’enracinement peut être supprimé dans une population : le travail agricole représente en France, désormais, 3,5 % de la population active totale.
[14] « Il est tout à fait intéressant de voir, par exemple en France, se développer aujourd’hui tout un secteur de petites exploitations, souvent créées par des personnes d’origine non paysanne, cherchant à vivre d’autoproduction et de mise de leurs produits en marchés locaux avec un maximum de transformation sur place et d’exigence de qualité. Une importante migration des urbains vers le monde rural, qui se manifeste de façon constante depuis les années soixante-dix, se traduit par quelques implantations agricoles supplémentaires, mais surtout par la possibilité pour les paysans de vendre dans des circuits courts qui ont tendance à se développer » (François de Ravignan,
 La faim… comment s’en sortir ?, in : L’Ecologiste, n°7, Vol. 3, Juin 2002, p. 29).
[15] François de Ravignan, 
op. cit., p. 29.

Pour lire la totalité de l'entretien et CRITIQUE DU TRAVAIL MARGINAL ET DE SA PLACE DANS L'ÉCONOMIE SPECTACULAIRE, cliquez ici.