vendredi 15 juin 2012

Alain CARDON - A propos de la conscience artificielle



Automates Intelligents (AI) : Cher professeur Cardon, notre revue a suivi et commenté vos travaux sur la conscience artificielle depuis ses débuts (1). Aujourd'hui, vous publiez sur notre site votre dernier ouvrage «Un modèle constructible de système psychique »(2).
Comment définiriez-vous ce livre par rapport aux précédents?
Alain Cardon (AC) : Cet ouvrage concrétise un travail pluridisciplinaire de plusieurs années, mené avec le psychiatre Pierre Marchais, travail centré sur la modélisation du système psychique. Ce système génère intentionnellement des représentations des multiples choses du monde afin de les éprouver, les évaluer et les modifier. Il génère ce faisant le flot des pensées et met ainsi le corps en posture d'agir.
Il s'agissait pour nous de confronter deux approches, celle d'un clinicien qui a très longtemps observé, analysé et classé les cas pathologiques et la mienne, qui consiste à considérer que le système psychique est un système complexe informatique très particulier. Il l'est en ce sens qu'il manipule principalement de l'information dans de multiples niveaux informationnels à la fois dépendants et concurrents, qui sont en quelque sorte contrôlés grâce à l'architecture du système.
J'ai donc dû, en conséquence de cette confrontation, concevoir un modèle selon le paradigme constructiviste de l'informatique permettant de retrouver d'une part les éléments de base, leur architecture et, d'autre part, le contrôle. Il s'agit d'un auto-contrôle distribué, fluide, permettant de générer intentionnellement au bénéfice du système les représentations complexes qu'il éprouve et qu'ainsi il manipule.
J'ai introduit pour cela un élément important, le concept d'un nouveau type de contrôle, expliquant à la fois la rationalité de l'esprit et ses dérives pathologiques inévitables. C'est, si l'on veut, la transposition dans le calculable informationnel des topiques freudiennes qui utilisaient le concept d'énergie, un calculable informationnel qui manipule et créé de l'information sous forme de nuées de processus coactifs. Evidemment, cette information utilise et est utilisée par un corps sensible, également artificiel. Ici, la technologie robotique et électronique actuelle va très loin et permet de réaliser des prouesses.
AI : Pourquoi avoir choisi une édition en ligne de votre ouvrage, sous la licence "Creative Commons", qui ne rétribue pas l'auteur et encourage le téléchargement ?
AC : La modélisation que je propose est originale, pluridisciplinaire, et surtout elle est constructible et de niveau méta par rapport aux systèmes spécialisés que l'on utilise habituellement. Cela veut dire que certaines personnes, dans certaines institutions, utilisant cette modélisation, pourront construire un système qui pensera intentionnellement, qui créera et contrôlera de multiples systèmes informatiques et électroniques distribués ainsi que des échanges informationnels, tels le flot des messages échangés sur Internet, afin de les manipuler en temps réel. Il me semble donc nécessaire que tous les citoyens, je dis bien tous, soient au courant de ces possibilités techniques. Ils doivent comprendre que celles-ci ne sont pas neutres, que d'autres déjà les utilisent sans le dire. Ils doivent donc décider, en pleine connaissance, de les faire développer ou de ne pas les faire développer.
Le prix d'un livre et sa faible diffusion ne me semblent pas un bon moyen d'informer de ces problèmes. Il me semble qu'il y a une certaine urgence à communiquer sur ces sujets et le téléchargement gratuit en est le meilleur moyen.
AI : Votre livre est préfacé par le docteur Pierre Marchais, psychiatre, auteur de nouveaux ouvrages sur l'esprit dans ses états normaux ou pathologiques. Comment avez-vous été conduits à collaborer ? Et que pourriez-vous continuer à faire ensemble?
AC : J'ai connu le docteur Pierre Marchais dans la société savante dont nous sommes membres, l'Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences (http://www.science-inter.com/index.htm). Nous avons constaté la très forte convergence de nos idées et projets. Nous avons travaillé ensemble et nous continuons nos recherches communes pour les approfondir, notamment dans la recherche des processus causaux internes produisant les dysfonctionnements, c'est-à-dire les pathologies. L'objectif est de proposer une autre classification de ces pathologies prenant en compte les processus causaux multiples avec leurs évolutions, et pas simplement des symptômes apparents. On aborde donc les pathologies comme des processus complexes, évolutifs compte-tenu du contexte, multiformes et ne pouvant se résumer en états symboliques. C'est exactement cela que doit faire la recherche scientifique : analyser les connaissances courantes, produire et confronter des idées nouvelles, les clarifier, les approfondir, communiquer avec les communautés intéressées et poursuivre le processus de création.
AI : Le modèle de système psychique que vous décrivez est très complet. Est-il inspiré de ce que sait la science à propos du cerveau humain et de ses fonctions?
AC : Toutes les connaissances actuelles dans le domaine sont prises en considération. Mais je crois que très peu de laboratoires mènent des recherches pluridisciplinaires sur ce sujet précis, en se centrant sur ce qu'est l'esprit considéré comme un système, architecturé pour produire ce qu'il produit. Il existe de très nombreuses approches disciplinaires spécifiques, comme par exemple la neurobiologie cartographiant les mouvements neuronaux pendant que le sujet pense à certaines choses précises, ou bien la linguistique cherchant à définir les concepts profonds sous-jacents aux combinaisons de mots en phrases. Mais les laboratoires sont spécialisés, souvent très spécialisés. Ils ont aussi, ce qui est humain, la volonté d'aider leurs disciplines à se développer au détriment des autres, car cela leur apporte des crédits dans un univers où les dotations sont globalement très limitées.
Chercher ce qu'est l'architecture d'un système qui produit intentionnellement des pensées n'entre pas dans les champs disciplinaires usuels. La psychanalyse et la philosophie ont pu s'y intéresser dans le passé, mais ni l'une ni l'autre ne produisent des modèles constructibles précis. L'informatique tend de son côté à s'incorporer aux technologies commercialisables dans un monde où l'on vend des outils, oubliant qu'elle est d'abord la science du calculable.
AI: Si ce modèle était développé sous la forme d'une conscience artificielle incorporée au sein d'un «corps» lui-même artificiel, ses performances fonctionnelles permettraient-elles de mieux faire apparaître les points encore obscurs du psychisme humain, sur le plan individuel ou collectif ?
AC : Certainement et cela constitue le principal domaine de recherche à approfondir. L'homme dispose d'une architecture psychique qui est auto-adaptative de manière maximale. En effet, cette architecture psychique possède la capacité de se comprendre entièrement elle-même en utilisant les représentations rationnelles que la culture humaine ne cesse de développer. Je pense qu'il n'y a pas de mystères dans l'humain qui seraient inaccessibles en termes absolus. Il n'y a que des problèmes dont la science pourrait se saisir. La société, aidée par la science, doit donc les poser afin de produire de la connaissance et ainsi aider les individus et les groupes à mieux se connaître, à choisir leurs voies et surtout leur destin.
AI : Vous avez une conception très optimiste de la science.
AC : Je parle de la science telle qu'elle a est définie par l'Encyclopédie et les Lumières, valeurs auxquelles je pense que les sociétés européennes se réfèrent toujours à leur base, seules peut-être encore au monde. Je ne parle pas des technologies scientifiques développées à des fins de domination et de profit. Savoir comment et pourquoi on peut penser à ce que l'on pense là, ici et maintenant, est une quête majeure de l'humain et de l'humanité. Le but d'une civilisation n'est pas de se doter des moyens de contrôler ses membres pour conserver des hiérarchies de pouvoir qui se révèlent à la fois dangereuses et absurdes. Il est de se comprendre pour savoir comment vivre ensemble le mieux possible et progresser vers la sérénité, le bonheur, l'égalité et la fraternité entre les hommes.
Des systèmes militaires et de contrôle civil
AI : Mais vos travaux, et d'autres analogues, n'auront-ils pas pour conséquence de réaliser le rêve de tous les roboticiens aujourd'hui, réaliser un robot pensant capable de s'interfacer avec l'homme, pour mieux le cas échéant le contrôler, voire le dépasser ?
AC : Là, on est dans le domaine de la domination, de la volonté de la puissance, et cette perspective qui a été très bien traitée par Nietzsche est fortement d'actualité. Le but des décideurs politiques intervenant dans ces domaines n'est hélas pas comme certains naïfs le pensent, de faire construire un robot humanoïde jouet. Il est de mettre en place un système méta qui pense, qui est hébergé, volontairement ou involontairement, par des milliers ou des millions de machines ou de processus distribués. Ce système sera immergé dans un réseau communicationnel autonome morphologiquement unifié tout en étant distribué. Il génèrera des actions locales et globales à toutes les échelles. Internet existe dorénavant. De son fait, les systèmes informatiques locaux, isolés, sont devenus très rares. Alors oui, un tel système méta pourrait dépasser l'humain en faisant émerger une hiérarchie contrôlée par une hiérarchie très restreinte de dominants.
AI : Comment à cet égard pensez-vous que votre modèle se situe par rapport à toutes les recherches actives qui se font sur ce thème dans le monde ?
AC : Je ne connais que les recherches publiques, universitaires, qui sont assez rares dans ce domaine, mais qui se développent actuellement, notamment dans le cadre d'un projet de recherche européen sur la conscience artificielle(3). Les aspects technologiques du problème ne cessent d'avancer de tous côtés, les sous-problème se résolvent et il ne restera bientôt plus qu'à unifier et mettre en service l'ensemble. Si j'ai trouvé certaines choses, d'autres chercheurs l'ont fait aussi ou le feront. Mais qui aura les moyens et le désir de faire cette unification ?
Ce ne sera pas des universitaires, mais à la base des concepteurs de systèmes de défense et de sécurité qui, eux, travaillent dans une confidentialité stricte. J'ai des raisons de penser que le problème central, la représentation de la sensation artificielle de penser, l'intentionnalité et le libre arbitre artificiels sont en développement et seront opérationnels dans peu de temps. Je sais que sont menées des recherches très importantes, dans le domaine militaire notamment, où il s'agit bien de dominer "l'adversaire" en préparant le combat et en s'informant continuellement de tout et sur tout.
Il faut bien se persuader que nous sommes dans une société conflictuelle. La concurrence et l'individualisme déployés mondialement par la technologie la rendent chaotique, en posant chaque homme comme un objet statistique ponctuel utilisable dans le casino mondial où tout est considéré sous une simple valeur marchande. Mais on pourrait rêver, puisque «chaos» il y a, à une évolution rapide inattendue, à une bifurcation replaçant l'humanité de l'humain comme la valeur essentielle de la civilisation, à considérer et à approfondir en soi, et partout sans cesse.
AI : S'il s'agit d'un tel enjeu, pourquoi ne cherchez-vous pas à faire développer votre modèle, en France ou dans d'autres pays qui, on peut le supposer seraient disposés à y investir des sommes importantes ?
AC : Je ne développerai pas le système, par choix éthique et parce que je n'ai plus l'âge de l'aventure. Il y a des applications beaucoup trop dangereuses pour la société et je refuse de m'y engager. Je refuse de m'insérer dans un processus qui est aujourd'hui, vu l'état des choses, non maîtrisable. Cela m'a coûté très cher personnellement, car j'ai renoncé à aller au bout de vingt ans de travaux menés sans interruption : j'ai interrompu totalement mes recherches informatiques sur le sujet. C'est mon choix, et je ne le remettrai plus jamais en cause.
AI. Quelle procédure proposez-vous aujourd'hui pour valoriser vos travaux au bénéfice de la collectivité, sans en faire un produit couvert par le secret militaire ou professionnel ?
AC : Le mieux serait de faire prendre conscience du problème à la collectivité scientifique, afin qu'elle poursuive ces recherches de la façon la plus transparente possible et qu'elle en informe tous les citoyens. Ceux-ci seraient parfaitement capables de décider si la civilisation doit poursuivre son déval technologique en construisant et utilisant un tel système de façon confidentielle - ou bien en choisissant d'autres voies, plus éthiques, mettant la technologie à sa juste place, qui devrait être subalterne dans la civilisation. Je persiste à croire que la technologie est au service de la science et des citoyens et que ce ne devrait pas des flots de processus incontrôlables qui submergent l'humanité.
Une société savante ?
AI : La création d'une Société savante sur ce thème serait un bon moyen de faire dialoguer au plan interdisciplinaire les différents spécialistes intéressés au psychisme humain, qu'il soit naturel ou artificiel. Quel nom pourriez-vous lui proposer et que serait son rôle précis ?
AC : Ce serait une idée formidable. Vous devriez poser cette perspective dans votre revue et trouver une belle solution. L'argument de cette société pourrait être "La question de la conscience artificielle".
AI. Mais un tel projet ne devrait pas nous semble-t-il rester purement académique. De quelle façon verriez-vous le moyen d'encourager des développeurs à en réaliser des modules ?
AC : Pour passer de concepts architecturaux généraux à la réalisation de modules, il faut spécifier. Cette étape, longue, très délicate, est ici de l'ingénierie et de la recherche très fines, car le système n'est pas composé de modules indépendants mais de modules coactifs à plusieurs échelles. Tout nouveau module introduit dans le système modifie plus ou moins les autres ainsi que les relations entre les autres. Telle est le vécu d'une conscience qui diffère radicalement d'une base de données. Je ne pratique plus ces développements aujourd'hui, ce qui a été une partie de mon métier. On ne peut donc pas travailler sur des micro-ordinateurs non reliés les uns aux autres.
Mais je le répète, avant de réaliser des modules, il s'agit de décider si la société a besoin d'un tel système ou pas, et où en ce cas elle veut l'utiliser ? Comprenons bien qu'il s'agit de concevoir un vécu artificiel qui va conditionner toutes les générations de représentation. On trouve dans ce vécu des traces inévitables d'attracteurs de bifurcations, pour reprendre le terme que j'emploie. dans mon livre. Alors peut-on laisser n'importe qui introduire ce qu'il veut comme événements artificiels dans un vécu artificiel de système méta ?
On sait bien que la majorité des pays de l'ONU ne sont pas des démocraties et que les citoyens ne sont pas tous altruistes, que le coût d'entretien des armées aujourd'hui sur la planète Terre est supérieur au coût de la nourriture pour les 6.5 milliards d'humains. On ne peut pas toujours jouer avec le feu et la réalité impose, je crois, la retenue et les vrais choix.

samedi 7 avril 2012

La liberté de se soumettre - désenfumage du contrôle de masse

Un entretien très intéressant de Jean-Léon Beauvois, réalisé par le site "Lazarus Mirages". En liant libéralisme, consumérisme, individualisme et manipulation des masses, cet enseignant-chercheur en psychologie sociale livre une analyse qui recoupe celle d'un Jean-Claude Michéa.


Cette analyse, qui pousse Jean-Léon Beauvois à utiliser un oxymore ("démocratie totalitaire") pour caractériser les sociétés contemporaines de soumission généralisée, ne doit-elle pas nous conforter dans l’idée qu’il n’y a justement aucun sens à parler de démocratie aujourd’hui, puisque ce mot est tout de même censé signifier "pouvoir du peuple" ? Si un régime dans lequel les individus se refusent à l’exercice du pouvoir, s’organise autour de la seule procédure élective, celle-ci ne doit-elle pas être considérée comme un profond leurre et le moyen même de nous tenir à l’écart du pouvoir ?

Nous avons là affaire à une ingénierie sociale qui est certes poussée à son paroxysme depuis la mutation du capitalisme au cours des années 1970-80, mais qui était en germe depuis le début dans les institutions politiques du gouvernement représentatif (régime conçu comme radicalement opposé à la démocratie, avant que la confusion ne s’opère au cours du XIXème siècle). C’est ce qu’explique très bien cet article de Pascale Pasquino sur la théorie de l’abbé Sieyès, penseur majeur de notre système politique durant la Révolution, qui voyait l’institution de la représentation politique comme le meilleur moyen de garantir le simple rang de producteurs-consommateurs aux individus, et de les garder éloignés de l’exercice du pouvoir, réservé à une caste bien précise. On entrevoit alors que gouvernement représentatif et capitalisme forment un bloc cohérent, pensés pour se nourrir mutuellement.

Voici la première partie de l’entretien de Jean-Léon Beauvois :


source : Agoravox.tv 

jeudi 29 mars 2012

Agriculture urbaine en Afrique

De Nairobi à Kampala, potagers et poulaillers improvisés poussent à foison. D’ici 2020, la survie de 40 millions d’Africains pourrait dépendre de cette agriculture urbaine.


Alors que nous nous rendons à Kibera, bidon­ville tristement célèbre de Nairobi, la capitale kényane, notre chauffeur fait grise mine. Mary Njenga, notre guide, vient de suggérer aux hommes de notre groupe de rester à l’arrière de la voiture. Les gens de Kibera n’ont souvent plus rien à perdre, et il arrive qu’on vous menace sans prévenir, d’une arme ou d’un couteau. “S’ils ne voient que des femmes, explique Njenga, ils sauront qu’on vient juste pour rencontrer les fermiers.” 
Nous arrivons dans une zone dégagée, en périphérie du bidonville. Njenga, en tête du groupe, nous fait descendre une route de terre, l’artère principale du “quartier informel” (ainsi nomme-t-on, avec un certain euphémisme, le bidonville), puis un étroit sentier qui serpente entre les baraques faites de boue, fer-blanc, carton et bouts de bois. Njenga connaît le secteur comme sa poche. Spécialiste de l’environnement, féministe farouche, cette scientifique d’une quarantaine d’années se rend régulièrement sur les lieux depuis dix ans afin d’aider les habitants à découvrir des stratégies durables pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. 

Selon une étude récente, plus de 95 % des habitants de Kibera interrogés ont craint, au cours des douze derniers mois, de manquer de vivres. En effet, contrairement aux Kényans qui vivent à la campagne et cultivent des terres, les citadins doivent payer leur nourriture. Ils dépensent ainsi jusqu’à 80 % de leur salaire. 

Mais, comme Njenga est très fière de me le montrer, il existe aujourd’hui de nouvelles façons de s’en sortir. Nous faisons la rencontre de Catherine Wangui. Elle est âgée d’une vingtaine d’années, elle est charmante et porte un béret. 

Elle nous raconte comment, il y a environ quatre ans, les membres de l’ONG française Solidarités International – qui organise des projets d’aide humanitaire d’urgence et de reconstruction à travers le monde – sont venus ici et ont distribué de vieux sacs de farine à certaines femmes. Ils leur ont ensuite expliqué la façon de les remplir avec de la terre et des cailloux, puis de les cribler de trous sur les côtés et d’y faire germer des graines. Wangui, qui a grandi à Kibera, s’arrête en face de trois de ces “jardins verticaux” – des sacs de 1,20 m de haut remplis de terre et de vrilles élancées et bourgeonnantes de choux verts et d’épinards. Njenga nous présente aussi à des gens qui, dans des emplacements à peine plus grands qu’un placard, élèvent des poules pour gagner de l’argent. 

Il y a trois ans, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le nombre de personnes vivant en ville a dépassé le nombre des personnes vivant en zone rurale, et ce à l’échelle mondiale. Selon les projections des Nations unies, en 2050, près de 65 % de la population mondiale vivra en zone urbaine. Le taux d’exode rural est particulièrement élevé en Afrique subsaharienne, où 15 millions de personnes quittent les campagnes, chaque année, pour rejoindre les villes. Le changement climatique va aggraver cette tendance, à mesure que les phénomènes extrêmes – tels que les sécheresses qui sévissent actuellement dans la Corne de l’Afrique – augmenteront en fréquence et en intensité. 

D’ailleurs, selon les modèles climatiques, dans les années à venir, la superficie des zones arides et semi-arides d’Afrique subsaharienne pourrait augmenter de 900 000 kilomètres carrés, une étendue équivalant à la taille du Nigeria. Périodes sèches plus longues et plus chaudes et précipitations imprévisibles compliquent déjà la tâche des fermiers. Ces derniers ne savent plus quand semer et quand récolter. Et le challenge est d’autant plus grand dans cette partie du monde, où les technologies de l’irrigation sont presque inexistantes. 

Moins de terres agricoles – et moins d’agriculteurs –, c’est aussi moins de nourriture : d’après le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat [Intergovernmental Panel on Climate Change], le rendement des terres agricoles irriguées par l’eau de pluie pourrait être réduit de moitié d’ici 2020. Et selon l’Ifpri [Institut international de recherche sur les politiques alimentaires], établi à Washington, d’ici 2050 le ré­chauffement climatique pourrait faire chuter de 22 % la production d’aliments de base comme le manioc ou le blé. 

Population affamée et villes saturées, voilà qui donne un mélange à coup sûr explosif. Pas plus tard qu’en 2008 le prix astronomique des denrées de première nécessité, poussé vers le haut par la spéculation sur les marchés des produits agricoles de base, a conduit à des émeutes dans pas moins de 36 pays – dont 21 sur le seul continent africain. La bonne nouvelle, c’est que les jardins urbains comme ceux de Catherine Wangui font bouger les choses. Ainsi, à Kibera, on estime que 5 000 foyers environ expérimentent d’ores et déjà la culture de jardins verticaux. 

Et dans les villes d’autres pays en voie de développement, des projets du même type sont en marche : les habitants utilisent tout ce qu’ils trouvent, vieux sacs de grains ou pneus usés, pour planter et entretenir des microcultures. Selon les données récentes du Pnud [Programme des Nations unies pour le développement], 800 millions d’individus pratiquent aujourd’hui l’agriculture urbaine, assurant 15 à 20 % de la production mondiale de nourriture. Parmi ces gens, beaucoup vivent en Asie, où la culture agricole citadine existe depuis longtemps. Sous les lignes électriques, le long des routes, au bord des fleuves, partout où il y a des terrains à l’abandon, les citadins saisissent leur pelle et travaillent la terre. Rien qu’en Afrique subsaharienne, la part de la population qui exploite des cultures en ville est passée de 20 % il y a vingt ans, à près de 70 % aujourd’hui. Et d’ici 2020, l’alimentation de quelque 40 millions d’Africains dépendra exclusivement des cultures vivrières qui pousseront dans les centres urbains. 

En octobre 2011, UN-HABITAT, l’organisation des Nations unies chargée de la promotion des villes durables, a publié un rapport intitulé “Villes et réchauffement climatique”. Celui-ci préconise “d’incorporer l’agriculture urbaine à la politique internationale sur le changement climatique et la sécurité alimentaire”. Et récemment, en grande partie grâce au travail d’organisations telles que Mazingira, Urban Harvest ou IWMI [Institut international de gestion de l’eau], des gouvernements de toute l’Afrique ont commencé à mettre en place des politiques de soutien à l’agriculture et à la récupération des ressources en ville. 

En 2009, le programme de politique agraire du Kenya comprenait une section dédiée à l’agriculture urbaine – Njenga a elle-même participé à sa rédaction. De plus, le pays étudie actuellement un tout premier projet de politique nationale sur l’agriculture et l’élevage d’animaux en ville. Du côté de Kampala, capitale de l’Ouganda, le conseil municipal s’est récemment doté d’un département con­sacré à la culture urbaine. D’autres communes commencent à accorder des exonérations d’impôts à certains propriétaires : ceux qui autorisent les fermiers à utiliser des terres en friche. Les plans d’aménagement de quelques municipalités incluent aussi des parcelles destinées à être mises en culture. Au Kenya, il y a peu, on a introduit un système de prêts pour les petites exploitations agricoles urbaines. D’autres villes ont réduit les tarifs de l’eau d’irrigation et planchent sur des mesures d’incitation à la réutilisation et au compostage des déchets ménagers. 

Les bidonvilles des pays en voie de développement méritent leur réputation d’enfers sur terre, mais le plus frappant, c’est que sur bien des plans ils sont à la pointe. En sachant qu’en 2050 la planète devrait compter 9,1 milliards d’habitants, nous ferions bien d’y prêter attention.

samedi 24 mars 2012

"Les sentiers de l'utopie". Vidéo

"Les sentiers de l’utopie". Recension de livre

Par Isabelle Frémeaux, maître de conférences en Media and Cultural Studies, au Birkbeck Collège Universite de Londres et John Jordan Jordan artiste militant.

Quatrième de couverture :

« À la fois récit de voyage et documentaire fictionnel, ce livre-film propose un périple réel et imaginaire, une exploration lancée à la découverte de formes de vie postcapitalistes.
Pendant près d’un an, Isabelle Fremeaux et John Jordan sont partis sur les routes européennes, à la rencontre de celles et ceux qui ont choisi, ici et maintenant, de vivre autrement. Ils ont partagé d’autres manières d’aimer et de manger, de produire et d’échanger, de décider des choses ensemble et de se rebeller.
Depuis un «Camp Climat» installé illégalement aux abords de l’aéroport d’Heathrow jusqu’à un hameau squatté par des punks cévenols, en passant par une école anarchiste gérée par ses propres élèves, une communauté agricole anglaise à très faible impact écologique, des usines occupées en Serbie, un collectif pratiquant l’amour libre dans une ancienne base de la Stasi ou une ferme ayant aboli la propriété privée, ils ont découvert des Utopies bien vivantes dans ces interstices invisibles du système.
De cette expérience a émergé Les Sentiers de l’Utopie. Le texte est un récit captivant, qui raconte la vie de chaque communauté, ses pratiques et son histoire. Le film, un docu-fiction tourné pendant le voyage, se présente comme un road-movie poétique situé dans l’avenir. Les personnages et les lieux circulent du livre au film et, pas à pas, laissent deviner, dans les brèches du présent, les scintillements d’un autre avenir possible. »

"Quand la misère chasse la pauvreté". Recension de livre

Quand la misère chasse la pauvreté, 

par Majid Rahnema, Actes Sud 2003


Présentation du livre par Daniel Cardot, d’Alternatives Economiques :


« Curieux livre, écrit par un ancien diplomate iranien, qui a fait partie de l’équipe du Pnud, le programme des Nations unies sur les questions de pauvreté et d’inégalités à l’échelle mondiale. Homme du Sud, mais baignant aussi dans la culture francophone et anglophone, Majid Rahnema était sans doute bien placé pour l’écrire.
La thèse: la pauvreté a longtemps été une richesse, parce que la vie pauvre, en même temps, permettait la satisfaction des besoins essentiels, faisait de l’entraide une nécessité et de la solidarité une réalité qui enrichissaient les rapports humains de tous. 
L’intrusion de l’économique a bouleversé ces liens sociaux et ces formes de production autonome: la misère, c’est-à-dire l’incapacité à satisfaire les besoins essentiels tout autant que la course sans fin aux objets, a chassé la pauvreté. « Jamais (…) autant d’hommes et de femmes (…) n’avaient pris à ce point leurs richesses pour de la pauvreté et recherché la richesse là où elle les appauvrissait », écrit-il.
L’ouvrage est parcouru de tranches d’histoire ou de récits exemplaires. Le lecteur éprouve une sorte de malaise face à un livre qui se veut à la fois contestation de l’ordre établi, éloge spirituel de la vie pauvre, dénonciation des méfaits de la modernité et de l’impérialisme de l’économique, réflexion philosophique sur le changement qui vient de l’intérieur. On se sent interrogé et remis en cause, mais, en même temps, gêné par une sorte d’idéalisation de la tradition, de critiques définitives et pas toujours convaincantes de l’économique, de foi dans le bien-fondé d’une rupture radicale avec la croissance. Comme d’autres imaginaient une rupture radicale avec le capitalisme. Vraiment un curieux livre… »

Perfection de notre temps: le crime de masse de la normalité au quotidien

 "Destruction massive, géopolitique de la faim" 
 par Jean Ziegler

"L'inhumanité infligé à un autre détruit mon humanité." Emmanuel KANT

lundi 20 février 2012

DE L'ABSURDE (SITUATION DE TRANSHUMANCE)

L'absurde de Camus venait du monde, de l’ontologie du monde et du sujet, tandis que le nôtre n’a même plus cette aura du surhumain, de la cosmogonie, de l’universel, du transcendent… La « Condition humaine » écrivait Malraux, on avait l’impression de la palper, dans l’action, l’engagement. Tandis que l’absurde d’aujourd’hui relève du déjà-vu, donc rien pour en faire une acceptation (Amor fati) c’est plutôt comme un rouage qui coince à cause d’un grain de sable que personne n’arrive à trouver, et pourtant c’est ce presque rien, qui bloque presque tout ! C’est ce qui est dingue aujourd’hui, on sent bien que tout pourrait s’arranger demain matin, si on le décidait. On est de l’autre côté de la feuille de papier.

Donc l’absurdité n’a plus rien de noble, ou de comique comme chez Beckett ou Ionesco, etc, d’existentiel, au contraire elle est contingente, c’est le ridicule de notre propre comportement qui lui correspond, autrement dit le mécanique plaqué sur du vivant mais plus du tout pour la bonne cause… ! Le libre-arbitre foutu collectivement, la liberté de ne rien pouvoir faire pour éviter le mur que tout le monde voit venir, de renier les valeurs fondamentale de l’humanisme qui était le nôtre, en sus… donc c’est vraiment le comble !
D’autant plus qu’il y a 20 ans ce système semblait avoir gagner une sorte d’universalité historico-mondiale. Marx se venge…

vendredi 10 février 2012

La culture au futur antérieur

source : Libération

Internet a offert une manne d’infos et d’archives et bouleversé la créativité. Avec «Rétromania», le journaliste Simon Reynolds plonge dans la culture des années 2000, ultraconnectée au passé.

Comment construire le futur quand le passé se mêle en permanence au présent ? Cette interrogation n’est pas inédite, de même que la nostalgie de la culture des décennies passées a fait l’objet d’études plus ou moins savantes. Pourquoi alors nous reposons-nous la question ? Parce que Rétromania, qui vient de paraître, nous est apparu d’emblée comme un livre important, de ceux qui définissent une époque. Il est une habile traversée des années 2000, décennie où la culture a été transfigurée par Internet jusque dans ses moindres recoins.
Instantanéité des échanges, YouTube, téléchargement puis streaming audio et vidéo, remix permanent… Plus qu’un regret du «bon vieux temps», c’est davantage un sentiment de trop-plein, une omniprésence de l’archive imposée par Internet à la première décennie ultraconnectée, qu’analyse son auteur. Collaborateur de grands quotidiens (The Guardian, The New York Times…) et de magazines (Wire…), Simon Reynolds a également écrit un livre de référence sur les années qui ont suivi le séisme punk : Rip it up and Start Again.
Jamais notre quotidien n’a été autant envahi de références à des époques révolues, au point où les arts, même les plus prospectifs, se retrouvent tétanisés et commencent enfin à s’interroger. Dans son ouvrage largement centré sur la musique, mais qui pose des questions à tous les champs artistiques, l’auteur, 48 ans, mêle réflexions et constatations pour raconter un quotidien qui fut aussi le nôtre pendant les années 2000. Un émerveillement extatique devant des disques, films, séries auparavant livrés au compte-gouttes, qui s’offrent aujourd’hui sans limite.
Vous écrivez que la création est affectée car le passé envahit le présent par une archive exponentielle et omniprésente.
Les groupes d’aujourd’hui sont composés de jeunes gens qui ont grandi avec Internet et cet accès gratuit à toute la musique, à travers le téléchargement et YouTube. A 21 ans, ils ont écouté bien plus de musique que moi au même âge (en 1984). C’était tout bonnement impossible alors, ça coûtait de l’argent, et même si vous pouviez emprunter des disques à des amis ou à la médiathèque, il y avait des limites. Désormais, les gens semblent avoir écouté des genres de musique extrêmement divers. Le passé, comme inspiration, entre alors en concurrence avec le présent. A des époques plus anciennes, ils étaient davantage concernés par ce présent.
Dans les années 60, la plupart des groupes de rock réagissaient à ce qui se passait dans la musique noire du moment. Quand ils s’ouvraient à d’autres influences, c’était celles de la récente avant-garde jazz (comme Coltrane) ou électronique (Stockhausen). Il y avait très peu d’inspiration non contemporaine. A mesure que le temps passe, l’appel de l’archive s’est fait de plus en plus intense, puis tout s’est détraqué lorsque l’Internet haut débit a décollé. L’aspect négatif, c’est que beaucoup de groupes tentent de copier le passé. Le positif, c’est que certains artistes s’abreuvent de toute l’histoire de la musique, de partout dans le monde, et créent des «super-hybrides», à l’instar de Vampire Weekend, Rustie, Gang Gang Dance. Mais il faut être un artiste solide pour filtrer cette surabondance d’influences.



Comment expliquez-vous ce goût pour la musique du passé ?
Pour certains, c’est juste qu’il y a eu beaucoup de musique géniale dans les années 60, 70, 80. Pourquoi ne l’écouteraient-ils pas ? Il y a aussi beaucoup de romantisme attaché à certaines périodes en particulier : le psychédélisme, le punk-rock, le hip-hop des débuts. Ou pour ceux qui aiment la dance music, les premiers soubresauts de la house de Chicago, la techno de Detroit et la scène rave du début des années 90, c’était vraiment des périodes excitantes. Elles avaient ce côté vierge et correspondaient à de vrais mouvements, avec un look, un jargon et des rituels subculturels. […] Difficile d’en vouloir aux jeunes d’être sous le charme de cet âge d’or perdu. L’existence digitale peut être assez solitaire et aliénante. […] On est constamment connecté, à jongler avec les différents flux de stimuli. En réaction, les formats analogiques [le vinyle par exemple, ndlr] ont l’air d’aller de pair avec une forme d’expérience plus immersive, plus concentrée. Un meilleur type de flux.



Vous utilisez le terme «hauntology» pour qualifier un style musical créé durant les années 2000 et qui semble se languir d’une période révolue…
Le terme est de Jacques Derrida, mais le jeu de mots fonctionne mieux en français : hantologie-ontologie. Derrida explorait les résonances philosophiques du concept de fantôme, qui n’est jamais ni présent ni absent, jamais totalement dans le présent ni cantonné au passé. L’usage que j’en fais n’est pas strictement derridien, c’est plutôt un mot utile et amusant pour décrire un tas de groupes qui travaillent avec cette mémoire culturelle. Le fait que la maison de disques le plus emblématique de cette scène s’appelle Ghost Box [«boîte à fantôme»], un jeu de mots sur la dimension spectrale de la télévision, m’a fait penser à l’hantologie. Leur musique est étrange et souvent sans formes, évoquant quelque chose de fantômatique et d’inquiétant.
Aux Etats-Unis, il y a aussi un genre de musique qui s’accommode de ce concept : des artistes comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro, explorent les dépôts sédimentés de vidéos, de musiques et de vieilles émissions de télé. Une part importante de la musique intéressante de ces cinq ou six dernières années est basée sur cette émotion paradoxale consistant à rappeler un passé où l’humanité regardait devant elle. Derrida peut être déclaré saint patron de ce genre de musique, parce qu’il a également écrit sur le «mal d’archive».



Cette fascination pour le spectral traverse également les arts numériques ?
L’hauntology a un lien clair avec les courants culturels qui se frottent au fétichisme, aux médias morts et aux formats vétustes, de même qu’avec l’esthétique du flou et du lo-fi. Je pense que tous ces courants peuvent être vus comme une même contre-culture opposée à l’hyperconsommation et à ce monde numérique bourdonnant, fait d’images haute définition et de connexions super rapides. Cependant, dans la mode, le vintage chic est aussi une forme de consumérisme. Je suis sûr que Pierre Bourdieu aurait eu quelque chose à dire sur les vecteurs de classes qui se cachent dans ce genre de goût.



Les nouvelles technologies ont bouleversé la manière dont la musique est produite, distribuée et consommée. Mais quid de la musique elle-même ?
Il ne me semble pas qu’elle ait changé tant que cela. En 2012, le rap et le R’n’B ne sont pas très différents du rap et du R’n’B de 1999. Ni leur structure rythmique, ni la manière de rapper ou de chanter, ni même en termes de contenu ou du type de personnalités qui deviennent des stars. La musique électronique a été légèrement plus inventive, mais même des courants comme le dubstep ne me semblent qu’une extension des années 90, démarrées avec la rave et qui se sont poursuivies avec la jungle et la drum’n’bass. Le grime, qui m’excitait beaucoup au début de la décennie 2000, est devenu plus ou moins statique depuis 2005. Il y a plein d’énergie et de différences subtiles dans le champ des musiques électroniques, mais pas autant que les avancées immenses et les tangentes mutantes apparues à la fin des années 80 et 90 […].
Le remix et le mashup - qui consistent à mêler dans un seul morceau une multitude d’éléments samplés dans d’autres préexistants - ne sont-ils pas la quintessence de ces dernières années ?
Comme phénomène, le mashup semble en effet en lien avec l’âge de la musique numérique et de la surcharge pop. Mais quelque chose qui y ressemblait fort était déjà expérimenté par des DJs à la fin des années 80 - comme Bomb the Bass, Coldcut, Norman Cook [alias Fatboy Slim, ndlr] avec son projet Beats International - et aussi dans l’avant-garde par des figures comme John Oswald avec son projet Plunderphonics. Ces DJs utilisaient le sampling, mais les collages de type mashup existaient bien avant.
Un pionnier de la musique concrète comme Bernard Parmegiani a fait quelques pièces à partir de musique pop. L’idée d’un disque réalisé entièrement à partir de morceaux d’autres disques n’a pas été inventée par les producteurs de mashup comme Girl Talk. Toutefois, la technologie a grandement facilité sa production et sa distribution sur le Net.

CRONICA DE UN VERANO (CHRONIQUE D'UN ÉTÉ, PARIS 1960)

mardi 7 février 2012

Je mange donc je suis


De quoi l’indignation est-elle le nom ?

  Au cœur de la société capitaliste, une nécessaire rupture
Depuis plusieurs mois en Europe sur la place de la « Puerta del Sol » à Madrid comme aux Etats-Unis avec le mouvement « Occuper Wall Street », des dizaines de milliers de gens qualifiés d’ « indignés » descendent dans les rues, mais l’on s’indigne de quoi au juste ? Pour s’indigner à un moment de l’histoire de la forme de vie capitaliste, il faut qu’auparavant l’on ait pu se sentir sinon fier du moins digne - en l’ayant accepté sans trop savoir et sans trop choisir (on s’y est fait doucement en échange d’un certain confort - le niveau de vie) d’avoir vécu de manière simple et honnête, et avec le sentiment du « travail bien fait », dans une telle forme de vie sociale que l’on nous présente comme naturelle, évidente, transhistorique, c’est-à-dire indépassable. Dans un premier temps nous pourrions donc dire que la forme de conscience contemporaine s’indigne aujourd’hui de l’évolution « pas très agréable » et « finalement pas si terrible » de la dynamique absurde de la forme de vie capitaliste.
Dans la prison capitaliste de l’indignation.
Cependant cette forme de conscience indignée est prisonnière de la forme inconsciente de la conscience bourgeoise (entendons par ce terme, une conscience naturelle et « naturalisante ») de cette société. Dans tous les pays ayant vécu depuis le XVIIIe siècle ce que l’historien Jacques Godechot a appelé « les Révolutions de l’Atlantique », nous avons tous appris sur les bancs de l’école que le fondement social de la société humaine qui émergeait sur les principes de la « Grande Révolution » de 1789, était la souveraineté du peuple, la volonté générale, la démocratie et la politique! Nous avons au fond de notre conscience cette idée que la société moderne est une société autodéterminée, auto-consciente et transparente, dont les fondements sont organisés et choisis sous la forme de rapports sociaux politiques sur lesquels nous devons débattre en assemblée. Cette légende de la politique comme fondement de la forme de vie collective présente, c’est le rêve éveillé, le mythe matériel, le simulacre réel, l’illusion politique du « Yes, We Can » que la société bourgeoise capitaliste a créée de bonne foi en s’instituant. La société bourgeoise depuis le XVIIIe siècle s’est largement auto-illusionnée sur son propre fondement, ce mythe matériel c’est là son autoreprésentation. Que l’auto-détermination démocratique soit au fondement des rapports sociaux présents voilà l’illusion, et cela des générations de sujets de cette forme de vie capitaliste, l’on crut et en ont été fiers. Et il y avait, si cela était vrai, certainement de quoi être fier et digne.
 
Pour autant si ce rêve éveillé de la société capitaliste n’est historiquement pas tout à fait faux, il s’est cristallisé dans l’imaginaire moderne lors d’un moment historique où la forme de la politique sous les traits de la naissance de l’Etat monarchique à la fin du Moyen Age, constituait avec les rapports religieux, les fondements de la société d’Ancien Régime entre le XVe et le XVIIIe siècles (comme Maurice Godelier nous pourrions dire qu’au fondement de ces sociétés d’Ancien Régime il y avait les rapports politico-religieux). Pourquoi ce mythe n’est pas tout à fait faux ? L’Etat monarchique du bas Moyen Age, notamment lors de la « révolution militaire » (Geoffrey Parker[1]) aux XVe et XVIe siècles, a bel et bien eu un rôle fondamental dans la naissance de la société capitaliste-marchande. Afin de fabriquer des armes à feu très chères et de payer les premiers salariés de l’histoire de la vie capitaliste qui étaient les soldats-mercenaires (le fait militaire était désormais désencastré des rapports sociaux vassaliques), l’Etat monarchique a dû complètement transformer la nature de sa fiscalité sur la société, notamment en la monétisant et en pressurant davantage les populations désormais obligées de s’investir plus encore dans des activités de travail-pour-gagner-de-l’argent (bien sûr il faut aussi penser à la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante du travail, mais cette thèse n’épuise pas la compréhension du phénomène de l’invention du travail). Cependant la société bourgeoise qui émerge à la fin du XVIIIe siècle sur les décombres des rapports politico-religieux constituant l’ancienne société, a pris ces rapports politiques constitués par la forme monarchique de l’Etat (qu’ils vont plus ou moins rapidement séparer des rapports religieux) pour les fondements de la nouvelle société moderne capitaliste-marchande, sans voir que très rapidement la logique des actions sociales qui se mettait progressivement en place aux XIXe et XXe siècle, au travers de la libération des cadres sociaux précédents qui empêchaient la structuration de la vie sociale par le travail, l’argent et la valeur, n’était en rien ce fondement conscient, transparent, autodéterminé et politique des rapports sociaux structurants la nouvelle forme de vie sociale qui émergeait. Les théories politiques libérales et bourgeoises aux XIXe et XXe siècles ne sont jamais arrivées à distinguer de manière adéquate la forme de la politique dans la société d’Ancien Régime (où donc les rapports politico-religieux structuraient une forme de vie sociale particulière) d’avec la nouvelle forme moderne de la politique qui n’avait aucune autonomie propre par rapport à la structuration de la société nouvelle par la logique de la valeur. La conscience naturelle et « naturalisante » qu’endosse l’individu dans la société présente, s’est pourtant cristallisée sur cette représentation passée de l’existence d’un fondement politique de la société moderne (Je reviendrai tout à l’heure sur la véritable structuration sociale de celle-ci un peu plus loin). Nous sommes là au cœur de la forme d’indignation actuelle.

lundi 6 février 2012

Les nouveaux Jardins de la Victoire

Julie Bass, une habitante d'Oakland (Michigan) risque 93 jours de prison. Son crime : faire pousser des légumes devant sa maison et refuser de les remplacer par du gazon.
 source : alternatives économiques
 
Le cliché de la banlieue résidentielle américaine, c'est la maison individuelle avec sa pelouse impeccable. Ce n'est pas qu'une image : le gazon soigné est obligatoire et le propriétaire négligent se fait rappeler à l'ordre gentiment par ses voisins, puis plus fermement par la municipalité s'il tarde trop à passer la tondeuse.
La vigilance des voisins s'explique : la valeur d'une maison est déterminée par son emplacement. L'environnement doit donc être impeccable si l'on ne veut pas que les prix baissent. Et l'on ne mélange pas l'utilitaire et le résidentiel : la plupart des villes américaines imposent un zonage distinguant strictement les zones industrielles ou agricoles des quartiers résidentiels. Dans ces derniers, il est interdit de planter devant sa maison autre chose que du gazon et (à la rigueur) des petites fleurs.
Une vogue sans précédent des jardins potagers
Julie Bass est donc engagée dans un bras de fer avec la municipalité d'Oakland (Michigan) parce qu'elle a transformé sa pelouse en jardin potager[1]. Même si elle risque théoriquement la prison, il est facile de prédire qu'elle finira par gagner. Elle participe en effet à un mouvement puissant : le renouveau du jardinage utilitaire dans les villes américaines. Jardiner en famille ou avec ses voisins est une pratique ancienne aux États-Unis : pendant la deuxième guerre mondiale, le citadin était encouragé à cultiver son « jardin de la victoire »[2]afin d'augmenter la production maraîchère du pays pour mieux nourrir les soldats.